Par Mamadou Sèye
Au Sénégal, il est des dossiers qui dépassent les clivages politiques. Le foncier en fait incontestablement partie. Derrière chaque hectare de terre se jouent des questions de souveraineté, de justice sociale, de développement économique, de sécurité alimentaire et, parfois, de paix civile.
Lorsque les nouvelles autorités avaient décidé de suspendre les opérations sur plusieurs zones sensibles, le pays avait compris le sens de cette décision. Il ne s’agissait pas de bloquer durablement les investissements, mais de marquer une pause afin d’examiner des pratiques qui, pendant des années, avaient alimenté les soupçons de favoritisme, de spéculation et d’appropriation irrégulière du domaine national.
Cette décision avait suscité un immense espoir. Pour la première fois, beaucoup pensaient que toute la lumière serait faite sur l’une des questions les plus sensibles de notre histoire administrative.
Aujourd’hui, la suspension est levée.
C’est une décision qui peut parfaitement se comprendre si les enquêtes sont arrivées à leur terme et si l’Etat estime que les conditions sont réunies pour relancer les activités économiques. Un pays ne peut vivre éternellement sous le régime de l’exception.
Mais une interrogation demeure, et elle est légitime : où sont les conclusions de l’audit ?
Car la force d’un audit ne réside pas dans son annonce. Elle réside dans sa capacité à établir les faits, à distinguer les situations régulières des irrégularités, à identifier les responsabilités et à permettre à la puissance publique de prendre des décisions en toute transparence.
Sans cette étape essentielle, le doute s’installe.
Les citoyens ignorent encore l’ampleur réelle des irrégularités constatées. Ils ne savent pas combien de titres ont été validés, combien d’attributions ont été remises en cause, quelles superficies pourraient réintégrer le patrimoine de l’Etat ni quelles suites administratives ou judiciaires seront données aux éventuelles fautes relevées.
Or, dans une démocratie moderne, la transparence n’est pas un supplément de communication. Elle constitue l’une des principales sources de légitimité de l’action publique.
L’histoire politique enseigne que les grandes crises foncières naissent rarement de la rareté des terres. Elles naissent surtout du sentiment d’injustice. Lorsque les règles paraissent différentes selon les individus, lorsque certains semblent bénéficier de privilèges inaccessibles au plus grand nombre, la confiance dans les institutions s’érode progressivement.
Le Sénégal a précisément engagé une alternance portée par une promesse de rupture avec les anciennes pratiques. Cette rupture ne saurait être uniquement institutionnelle ou politique. Elle doit aussi être une rupture dans la manière de rendre compte aux citoyens.
Publier les conclusions d’un audit ne signifie pas organiser un tribunal médiatique. Il s’agit simplement de respecter un principe fondamental : les ressources publiques appartiennent à la Nation, et les citoyens ont le droit de connaître la manière dont elles ont été administrées.
La transparence protège tout le monde. Elle protège les personnes régulièrement attributaires en dissipant les soupçons injustifiés. Elle protège également l’Etat contre les accusations d’arbitraire. Enfin, elle rassure les investisseurs, qui ont besoin d’un environnement juridique clair et prévisible.
Le foncier est trop stratégique pour demeurer prisonnier du secret administratif. Une réforme durable ne peut reposer ni sur les rumeurs ni sur les confidences. Elle doit s’appuyer sur des faits établis, des documents accessibles et des décisions motivées.
Le gouvernement dispose aujourd’hui d’une occasion historique de consolider la confiance entre l’Etat et les citoyens. Cette confiance ne naîtra pas de discours supplémentaires. Elle naîtra de la publication des résultats, de l’explication des choix opérés et de l’application impartiale de la loi.
La terre est un patrimoine collectif. Elle ne saurait être administrée dans l’opacité. Car lorsqu’un peuple ignore ce qu’il est advenu de son domaine national, ce n’est pas seulement le foncier qui est en cause ; c’est la confiance dans la parole publique qui vacille.
Le Sénégal n’attend pas seulement une réforme foncière. Il attend une vérité foncière. Et cette vérité ne gagnera sa pleine valeur que lorsqu’elle sera portée à la connaissance de tous.