Au Sénégal, même le repas familial semble désormais devoir passer par une réunion de crise. Le kilo de bœuf flirte avec les 5 500 francs, le mouton se négocie autour de 6 000 à 7 000 francs, et les délestages viennent parfois s’inviter à table sans avoir été conviés. Alors, dans les maisons, on improvise.
Autrefois, la question était simple : « Qu’est-ce qu’on mange aujourd’hui ? »
Aujourd’hui, il faut presque ajouter : « Et avec quel budget ? »
La viande de bœuf à 5 500 francs le kilo n’est plus tout à fait une marchandise ordinaire. On regarde le morceau, on regarde le prix, puis on regarde le portefeuille. Et quand le mouton affiche 6 000, 6 500 ou 7 000 francs le kilo, certains commencent à considérer la viande comme un invité de marque : on la reçoit seulement aux grandes occasions.
Alors les familles bricolent.
Un peu de poisson par-ci. Quelques légumes par-là. Une poignée de riz qui attend son heure. On ressort les recettes que l’on croyait avoir oubliées. On transforme un repas qui devait être copieux en repas « léger », formule élégante pour dire que le portefeuille a parlé avant la marmite.
Et puis arrive un autre personnage dans cette histoire : le courant électrique.
Lui aussi semble avoir son propre calendrier.
Vous avez acheté vos légumes. Vous avez préparé la viande. L’huile est sur le feu. Les enfants commencent à demander quand le repas sera prêt.
Et soudain : « Tchak ! »
Plus de courant.
La cuisine devient silencieuse. Le ventilateur s’arrête. Le réfrigérateur prend son repos forcé. Celui qui était devant la cuisinière regarde le plafond avec cette expression bien connue qui signifie : « Pourquoi maintenant ? »
Dans certaines familles, le délestage n’est plus seulement un problème d’électricité. Il devient un problème de menu.
Car il faut aussi penser à ce qui est dans le congélateur, à ce qui risque de se gâter, au repas qu’on avait prévu de conserver pour le lendemain. Et quand le courant revient, on ne sait jamais s’il revient pour longtemps ou simplement pour nous donner le temps de croire à une amélioration.
Le plus admirable reste pourtant l’ingéniosité des ménages sénégalais.
Avec moins, on essaie de faire autant. On coupe les dépenses, on adapte les portions, on change les menus, on négocie avec le boucher et parfois même avec les enfants.
— Maman, pourquoi il n’y a pas de viande ?
— Mange d’abord ton riz.
La réponse est courte. Elle contient toute une politique économique.
Et le fameux « dîner familial » devient parfois une véritable opération de haute stratégie : qui mangera quoi, quelle quantité de viande pour chacun, que garde-t-on pour demain, peut-on encore acheter des fruits, et surtout… combien reste-t-il dans la poche après le marché ?
Il faut reconnaître aux familles une qualité extraordinaire : elles savent faire beaucoup avec peu. Elles transforment les contraintes en recettes, les économies en habitudes et les difficultés en plaisanteries.
Mais derrière les plaisanteries, une réalité demeure.
Quand les prix montent et que les revenus ne suivent pas, le premier poste d’ajustement reste souvent l’assiette. On peut reporter un achat, différer une dépense, renoncer à une sortie. Mais il faut manger tous les jours.
Et quand l’électricité décide, elle aussi, de participer aux économies forcées, la cuisine sénégalaise se retrouve avec deux adversaires : le prix du marché et le bouton du compteur.
Alors, dimanche prochain, si quelqu’un vous demande ce qu’on mange, ne répondez pas trop vite.
Commencez par demander :
« Le courant est là ? Et combien reste-t-il dans la poche ? »
Après seulement, on pourra ouvrir le frigo.
S’il reste quelque chose dedans.