Par Mamadou Sèye
La perspective du remplacement de Fadilou Keïta à la tête de la Caisse des dépôts et consignations révèle une réalité politique plus profonde. Sous le magistère de Bassirou Diomaye Faye, le Sénégal semble expérimenter une situation inédite : le Président dispose du décret, de l’autorité institutionnelle et de son propre parti, mais il se trouve face à des hommes et des femmes qui peuvent le respecter sans lui appartenir politiquement. Une limite apparaît alors : le décret peut distribuer les fonctions, mais il ne distribue ni les convictions ni les fidélités militantes.
Il y a, dans le prochain changement annoncé à la tête de la Caisse des dépôts et consignations, quelque chose de beaucoup plus intéressant qu’un simple mouvement administratif.
Fadilou Keïta pourrait prochainement quitter la direction générale de la CDC. Mais s’il perd le fauteuil, il ne perdra pas pour autant son statut de professionnel de cette institution. Le Président peut changer sa fonction sans effacer son identité professionnelle.
C’est précisément cette distinction qui mérite d’être regardée de près.
Car le cas Fadilou intervient dans un contexte politique particulièrement singulier, celui du magistère de Bassirou Diomaye Faye.
Le résident de la République dispose naturellement du pouvoir constitutionnel de nomination. Il peut nommer, remplacer, réorganiser. Le décret présidentiel conserve toute sa puissance institutionnelle.
Mais le Sénégal politique lui adresse désormais un message d’une autre nature.
Le décret permet de nommer un directeur général. Il ne permet pas de nommer une conviction.
Depuis la création du parti présidentiel en dehors de PASTEF, une nouvelle configuration politique s’est installée. Le chef de l’État possède désormais sa propre formation politique. Mais PASTEF, lui, n’a pas disparu de la scène avec le changement de fonction de Bassirou Diomaye Faye. Il conserve son identité, son organisation et surtout une forte capacité d’attraction autour d’Ousmane Sonko.
La leçon politique est considérable.
L’autorité institutionnelle et l’autorité militante ne sont pas de même nature.
On peut être président de la République sans être le chef du principal appareil militant issu de la victoire politique de 2024. On peut disposer du décret présidentiel sans disposer, par le seul effet de ce décret, de la fidélité politique de ceux qui ont contribué à porter le projet au pouvoir.
C’est là que commence quelque chose de nouveau.
LePrésident peut nommer un homme à la tête d’une institution. Il ne peut pas, par le même acte, lui imposer une appartenance politique.
Le ministre de l’Enseignement supérieur qui affirme qu’il ne rejoindra pas le parti présidentiel parce qu’il possède sa propre formation politique illustre parfaitement cette évolution.
Son message est limpide : servir l’Etat n’oblige pas à abandonner son identité politique.
Cette distinction aurait pu paraître incongrue dans une autre époque. Elle devient aujourd’hui une donnée du paysage politique sénégalais.
Le cas de Waly Diouf Bodian participe de la même évolution. Ancien directeur général du Port, il a assumé une parole publique et politique très présente. Il a finalement quitté ses fonctions. Mais son départ ne signifie pas sa disparition professionnelle : son métier d’inspecteur des impôts demeure.
Le poste ne l’avait pas créé. Son départ ne le détruit pas.
C’est peut-être l’un des changements les plus significatifs de notre vie publique.
Pendant longtemps, la haute fonction pouvait devenir une identité. Être directeur général, ministre ou président de conseil d’administration conférait un statut dont la perte était parfois ressentie comme une véritable déchéance.
Nous assistons peut-être à l’inverse.
Des ministres quittent le gouvernement et retournent à l’université. D’autres reprennent leurs activités professionnelles. Des directeurs généraux peuvent retrouver leur corps d’origine.
Et désormais, être limogé n’est plus nécessairement une disgrâce. Parfois même, cela peut ressembler à une libération.
Le phénomène prend une dimension particulière sous Diomaye parce que le Président dispose pourtant de tous les instruments classiques de l’autorité présidentielle.
Il a le décret.
Il a le pouvoir de nomination.
Il a son propre parti.
Mais il rencontre en face de lui des personnalités qui peuvent lui vouer respect et considération tout en demeurant politiquement autonomes.
C’est cette coexistence qui est nouvelle.
Et elle oblige à distinguer deux choses que la politique sénégalaise avait souvent tendance à confondre : servir le pouvoir et appartenir au pouvoir.
On peut servir la République sans appartenir au parti présidentiel.
On peut respecter le Président sans devenir son militant.
On peut accepter une nomination sans abandonner ses convictions.
On peut perdre une fonction sans perdre son métier.
Et l’on peut même quitter le gouvernement sans quitter la vie publique.
Le décret, dans cette nouvelle configuration, rencontre donc une frontière qu’il ne peut franchir.
Il peut donner un poste. Il ne donne ni une base politique, ni une fidélité militante, ni une adhésion idéologique.
C’est peut-être ici que se trouve l’un des paradoxes les plus intéressants du magistère de Bassirou Diomaye Faye.
Le Président possède l’autorité institutionnelle. Mais cette autorité ne se transforme pas automatiquement en autorité politique sur tous ceux qui l’entourent.
Et c’est peut-être une bonne chose pour la démocratie.
Car une démocratie adulte ne devrait pas exiger de ceux qui servent l’Etat qu’ils cessent d’être eux-mêmes.
La récente Déclaration de politique générale en fournit une autre illustration. Ahmadou Al Aminou Lo a affronté une Assemblée nationale présidée par Ousmane Sonko, son prédécesseur à la Primature. Les débats ont été parfois rudes. Les divergences politiques étaient réelles. Mais elles n’ont pas provoqué de rupture institutionnelle.
Il n’y a pas eu de crise institutionnelle. Il y a eu du débat politique.
C’est peut-être cela aussi, la maturité démocratique : accepter le conflit sans confondre le conflit avec la crise.
Le Sénégal serait ainsi en train de passer d’une culture de la fonction à une culture de la conviction.
Et le paradoxe est remarquable : cette évolution se manifeste sous un Président qui possède le décret, mais qui découvre que le décret ne suffit pas à fabriquer une communauté politique.
Il peut organiser l’Etat.
Il peut modifier les équipes.
Il peut changer les titulaires des fonctions.
Mais il ne peut pas, par décret, déplacer les consciences.
Le cas Fadilou Keïta prend alors une valeur presque symbolique.
S’il quitte la direction générale de la CDC tout en restant dans cette institution, le message sera simple : le pouvoir peut retirer un fauteuil sans retirer une compétence.
La fonction devient temporaire.
Le métier demeure.
La conviction survit à la nomination.
Et peut-être est-ce précisément là que réside la véritable transformation du rapport au pouvoir.
Le Sénégal serait en train de passer d’une République des postes à une République des parcours.
Les hommes passent par les fonctions. Les fonctions ne devraient plus définir les hommes.
Le Président nomme. Le Président démet. C’est son pouvoir institutionnel.
Mais au-delà du décret commence une autre réalité, celle des convictions, des parcours professionnels, des identités politiques et des fidélités librement assumées.
Le décret peut changer le fauteuil. Il ne change pas nécessairement l’homme.
Et peut-être est-ce finalement la meilleure nouvelle de cette étrange période politique : le pouvoir présidentiel demeure fort, mais les citoyens, les militants et les responsables qui gravitent autour de lui semblent découvrir qu’on peut lui devoir respect sans lui devoir son âme.