L’intellectuel, le temps et ses propres archives

Par Mamadou Sèye

Je ne voudrais pas écrire un second papier sur Ousmane Sonko. Le précédent avait précisément pour objet de rappeler qu’un peuple qui se mobilise derrière un homme ne doit pas être traité comme une masse privée de discernement.

Je voudrais parler ici d’autre chose : de l’intellectuel.

Et puisque Mary Teuw Niane nous rappelle opportunément que « le temps est le plus implacable des juges », permettons-nous de prendre cette formule au sérieux.

Il y a, dans l’histoire de la pensée politique, une célèbre polémique entre Lénine et Karl Kautsky. Je ne commettrai évidemment pas l’incongruité de comparer Mary Teuw Niane à Kautsky, pas plus que Bassirou Diomaye Faye à Lénine. Les hommes, les époques et les situations n’ont rien de comparable.

Mais la méthode de Lénine demeure intéressante : rappeler à un intellectuel ce qu’il écrivait hier lorsque ses positions d’aujourd’hui semblent entrer en contradiction avec celles d’hier.

Et voici que les archives sénégalaises nous offrent un document particulièrement savoureux.

Il y a quatre ans, Bassirou Diomaye Faye écrivait ceci à propos de Mary Teuw Niane.

En 2022, alors cadre de PASTEF, Diomaye Faye publiait un texte intitulé « Le “naafeqhisme” réactionnaire ». Il y reprochait à Mary Teuw Niane une « mauvaise foi maladive » et estimait que, lorsqu’il s’agissait de PASTEF et de son leader, celui-ci « guettait visiblement le moindre faux pas ».

Il lui reprochait encore de se départir de son « cartésianisme mathématicien » pour s’ériger en « professeur de vertu républicaine », allant jusqu’à conclure, dans une formule d’une rare sévérité : « Alors au diable professeur ! Ça commence à bien faire… »

Voilà ce qu’écrivait, il y a quatre ans, celui qui est aujourd’hui Président de la République, à propos de celui qui est aujourd’hui son directeur de Cabinet.

Il ne s’agit évidemment pas de dire que Diomaye avait raison hier parce qu’il était dans l’opposition, ni qu’il aurait nécessairement tort aujourd’hui parce qu’il est au pouvoir.

Ce serait une sottise.

Un intellectuel a le droit de changer d’avis. Un homme politique a même parfois le devoir de réviser ses positions à la lumière de l’expérience.

Mais il y a une différence entre changer d’avis et changer de vérité.

La question intéressante n’est donc pas : « Pourquoi Mary Teuw Niane pense-t-il aujourd’hui autrement ? »

La vraie question est : que fait un intellectuel de ses propres contradictions ?

Car l’intellectuel véritable n’est pas celui qui ne se trompe jamais.

C’est celui qui sait reconnaître qu’il a pu se tromper.

Il ne gomme pas ses anciennes positions. Il ne fait pas comme si elles n’avaient jamais existé. Il les assume, les confronte au présent et, s’il les a abandonnées, explique pourquoi.

La cohérence intellectuelle n’est pas l’immobilité. Elle est la capacité de rendre compte de ses déplacements.

C’est ici que Boubacar Boris Diop mérite d’être convoqué.

Boris Diop n’a jamais appartenu à PASTEF. Il n’a jamais eu besoin d’une carte de ce parti pour porter un regard sur Sonko. Il peut reconnaître chez celui-ci des qualités et des forces, tout en formulant des critiques et des réserves.

C’est précisément ce que j’appelle la liberté intellectuelle.

L’intellectuel n’est pas celui qui pense sans convictions. C’est celui qui ne laisse pas ses convictions l’empêcher de penser.

Il peut soutenir sans idolâtrer.

Critiquer sans diaboliser.

Reconnaître sans se soumettre.

Et surtout, il doit pouvoir regarder son propre camp avec la même exigence qu’il regarde le camp adverse.

C’est probablement la plus difficile des libertés.

L’épreuve du pouvoir

Il existe cependant une épreuve supplémentaire pour l’intellectuel : celle du pouvoir.

Lorsqu’un intellectuel devient conseiller du prince, il ne cesse évidemment pas d’être intellectuel.

Mais sa responsabilité change.

Il doit alors redoubler de vigilance pour préserver ce qui constitue précisément son capital le plus précieux : sa liberté de jugement.

Car le pouvoir a une force singulière : il transforme parfois le regard que l’on porte sur les hommes, les événements et les idées.

Celui qui était hier un observateur devient acteur.

Celui qui analysait le pouvoir depuis l’extérieur participe désormais à son exercice.

C’est une situation parfaitement légitime.

Mais elle constitue une épreuve.

Et le temps, précisément, sera là pour dire si l’intellectuel a conservé cette liberté.

Le temps juge aussi les intellectuels

Mary Teuw Niane a raison sur un point essentiel : le temps est implacable.

Mais il ne juge pas seulement ceux que nous appelons « imposteurs ».

Il nous juge tous.

Il juge les Présidents.

Les ministres.

Les militants.

Les opposants.

Les journalistes.

Les intellectuels.

Il confronte les discours aux actes, les certitudes aux événements, les analyses aux réalités.

Et il possède une arme redoutable : les archives.

Les textes restent.

Les déclarations restent.

Les tribunes restent.

Les réseaux sociaux eux-mêmes deviennent, qu’on le veuille ou non, une immense mémoire politique.

C’est pourquoi tout intellectuel devrait écrire avec une certaine humilité.

Parce qu’il ne sait jamais quand ses propres mots reviendront lui demander des comptes.

Il y a quatre ans, Diomaye Faye écrivait ce qu’il écrivait sur Mary Teuw Niane.

Aujourd’hui, les positions, les fonctions et les rapports ont changé.

C’est la politique.

C’est la vie.

Mais les archives, elles, n’ont pas changé.

Et c’est peut-être cela, au fond, que signifie être véritablement un intellectuel : accepter que ses propres paroles puissent un jour devenir l’objet de son propre examen.

Le véritable intellectuel ne craint donc ni la contradiction ni le temps.

Il sait qu’il peut avoir tort.

Il sait qu’il peut évoluer.

Mais il sait aussi qu’il devra, tôt ou tard, expliquer ses évolutions.

Alors oui, laissons le temps juger.

Mais laissons-le juger tout le monde.

Et surtout, ne lui demandons pas seulement de démasquer les imposteurs.

Demandons-lui aussi de nous dire, à nous autres intellectuels, si nous avons su rester fidèles à cette exigence fondamentale : penser librement, même lorsque la réalité nous oblige à penser contre nous-mêmes.

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