Par Mamadou Sèye
Il faut parfois se méfier des textes qui paraissent parler de philosophie alors qu’ils parlent, en réalité, de politique. Davantage encore lorsqu’un intellectuel, sous couvert de méditation morale, entreprend de distribuer les bons et les mauvais points au peuple, aux militants et, finalement, à tous ceux qui ne partagent pas sa lecture du moment politique.
La tribune de Mary Teuw Niane mérite donc mieux qu’une indignation. Elle mérite une réflexion. Car derrière le portrait de « l’imposteur » se cache une question autrement plus importante : que devient l’intellectuel lorsque le peuple dont il prétend éclairer le chemin se met à suivre massivement un homme qu’il ne cautionne pas ?
C’est ici que commence le véritable débat.
Ma vieille culture de gauche — même si, comme je le dis parfois avec autodérision, j’ai quelque peu « dégénéré » depuis — m’interdit de rester silencieux. J’ai appris que le peuple n’est pas une masse que l’intellectuel aurait pour mission de corriger. Il est un sujet historique. Il peut se tromper, être passionnel, contradictoire, excessif. Mais il demeure souverain dans son jugement politique.
L’intellectuel peut l’interroger, le contredire, lui dire même : « Vous faites fausse route. » Mais il doit se méfier d’une tentation redoutable : considérer que lorsque le peuple ne pense plus comme lui, c’est nécessairement le peuple qui a perdu la raison.
Lénine, Kautsky et la vieille question du reniement
Je voudrais ici convoquer, avec toutes les précautions historiques nécessaires, la vieille querelle qui opposa Lénine à Karl Kautsky.
Lénine avait cette manière singulière de retourner les propres textes de ses adversaires contre eux, rappelant qu’un homme avait écrit hier exactement le contraire de ce qu’il soutenait aujourd’hui.
« Il y a dix-huit ans, Kautsky écrivait bien… »
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que Mary Teuw Niane serait Kautsky. Ce serait historiquement absurde. Il s’agit de reprendre la méthode : interroger la cohérence entre une tradition intellectuelle revendiquée et les catégories utilisées aujourd’hui pour juger le peuple.
Car dans la tradition de gauche, nous avons appris à nous méfier de ceux qui parlent du peuple comme d’une masse à encadrer. Nous avons défendu la souveraineté populaire, célébré les luttes populaires et combattu ceux qui prétendaient savoir mieux que les masses ce qui était bon pour elles.
Et nous voici parfois embarrassés lorsque le peuple se met à suivre quelqu’un que nous ne suivons pas.
Une foule n’est pas nécessairement une foule manipulée
Il y a une vieille habitude intellectuelle qui consiste à considérer qu’une foule est respectable lorsqu’elle manifeste comme on le souhaite et inquiétante lorsqu’elle manifeste autrement.
Une foule qui acclame notre leader est une « mobilisation populaire ». La même foule, lorsqu’elle acclame celui que nous combattons, devient une foule manipulée.
Voilà le danger.
Hier, des milliers de Sénégalais ont suivi Ousmane Sonko. Ce fait politique mérite d’être analysé, pas psychologisé.
Pourquoi cette capacité de mobilisation ? Quelles frustrations sociales exprime-t-elle ? Quels espoirs porte-t-elle ? Quel imaginaire politique Sonko a-t-il réveillé ? Pourquoi une partie considérable de la jeunesse continue-t-elle à se reconnaître en lui malgré les controverses et les contradictions ?
Voilà les questions d’un intellectuel.
Dire à ces citoyens qu’ils ont succombé au culte de la personnalité est beaucoup plus facile. Mais c’est aussi beaucoup moins fécond.
Le culte de la personnalité n’est pas un mot magique
Personne ne devrait défendre le culte de la personnalité. Ni chez Sonko, ni chez Diomaye, ni chez Macky Sall, ni chez Abdoulaye Wade, ni chez aucun dirigeant.
La démocratie exige la contradiction et la liberté exige le doute.
Mais il ne suffit pas de prononcer les mots « culte de la personnalité » pour démontrer qu’il existe un culte de la personnalité.
Toute grande popularité deviendrait alors suspecte.
Un peuple peut aimer un homme politique sans renoncer à son jugement. Une fidélité militante n’est pas nécessairement une abdication de la pensée.
Je peux voter pour un homme sans le croire infaillible. Je peux militer pour un parti sans approuver toutes ses décisions. Je peux aimer politiquement un leader et conserver le droit de lui dire non.
L’adhésion politique n’est pas nécessairement une abdication intellectuelle.
Attention aux raccourcis historiques
Pour démontrer les dangers du culte de la personnalité, la tribune convoque Mussolini, Hitler et Pol Pot.
Personne ne contestera l’horreur de ces régimes. Mais l’analogie historique est une arme à manier avec une extrême prudence.
Un homme populaire n’est pas un dictateur en puissance. Un mouvement populaire n’est pas un mouvement totalitaire. Une fidélité militante n’est pas nécessairement une soumission.
Le totalitarisme ne se réduit pas à l’existence d’un chef charismatique. Il implique des mécanismes historiques, institutionnels, policiers, idéologiques et sociaux beaucoup plus complexes.
La rigueur intellectuelle commande donc de ne pas transformer l’histoire en réservoir d’analogies commodes.
Mais où est donc le peuple ?
C’est probablement la question la plus importante.
Dans la tribune, l’imposteur occupe beaucoup d’espace. Le chef aussi. Les disciples, les faits, le danger totalitaire également.
Mais le peuple apparaît surtout comme celui qui risque de se tromper.
Voilà qui mérite réflexion.
Car hier, ce que nous avons vu, ce n’est pas seulement Sonko. Nous avons vu des Sénégalais. Des jeunes, des anciens, des militants, des sympathisants, des citoyens venus écouter, saluer, regarder, participer.
Il faut pouvoir regarder cette réalité sans l’idolâtrer, mais aussi sans la mépriser.
La première tâche de l’intellectuel devrait être de comprendre ce qui se passe avant de condamner ceux qui le font advenir.
Pourquoi cette foule ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi Sonko conserve-t-il cette capacité de mobilisation ? Pourquoi une partie importante du peuple continue-t-elle à le regarder comme une figure centrale de l’espérance politique ?
Ces questions sont plus difficiles que l’accusation d’imposture.
Mais elles sont infiniment plus intéressantes.
Une certaine gauche aurait-elle oublié sa propre histoire ?
C’est ici que je parle en ancien militant de gauche.
Qu’est-ce qui nous est arrivé ?
Nous avons passé des décennies à expliquer que les peuples ne sont pas des sujets passifs de l’histoire. Nous avons dénoncé les élites qui parlaient à leur place. Nous avons combattu ceux qui prétendaient savoir mieux que les masses ce qui était bon pour elles.
Et nous voici parfois, aujourd’hui, étrangement embarrassés lorsque le peuple se met à suivre quelqu’un que nous ne suivons pas.
La gauche ne peut pas réclamer le peuple lorsqu’il marche derrière elle et le suspecter lorsqu’il marche derrière quelqu’un d’autre.
Sinon, ce n’est plus une philosophie politique. C’est une conception instrumentale du peuple : légitime lorsqu’il confirme notre lecture du monde, suspect lorsqu’il la dément.
L’intellectuel n’est pas le propriétaire de la vérité
L’intellectuel a une fonction essentielle dans une démocratie : questionner, éclairer, mettre en perspective, déconstruire les évidences, rappeler les contradictions et résister aux passions lorsqu’elles deviennent dangereuses.
Mais il doit aussi résister à la tentation de se prendre pour la conscience supérieure du peuple.
L’intellectuel doit être la conscience critique de la société. Il ne doit jamais devenir son tuteur.
Il peut dire au peuple : « Vous vous trompez. » Mais il doit accepter que le peuple lui réponde : « Peut-être. Mais vous aussi. »
C’est cela, la démocratie.
Et si le problème était ailleurs ?
Et si la mobilisation autour de Sonko n’était pas la preuve que les Sénégalais ont cessé de penser ?
Et si elle révélait simplement qu’ils pensent différemment de certains intellectuels ?
Et si leur fidélité à Sonko n’était pas uniquement une fidélité à sa personne, mais aussi à une histoire politique récente, à une promesse de rupture, à une mémoire de combats, à des sacrifices, à des frustrations et à une espérance collective ?
On peut considérer cette espérance comme excessive. On peut penser qu’elle est mal placée. On peut juger que Sonko a déçu. On peut critiquer ses choix et souhaiter qu’un autre leadership émerge.
Mais il faut alors combattre la politique, pas psychologiser le peuple.
Le temps est un juge. Mais qu’il nous juge tous
La tribune affirme que « le temps est le plus implacable des juges ».
Très bien.
Acceptons cette proposition.
Mais alors, qu’il juge tout le monde : l’imposteur supposé, ses adversaires, les intellectuels, les gouvernements, les partis et ceux qui prétendent aujourd’hui détenir la bonne lecture du présent.
Car l’histoire ne reconnaît ni les titres universitaires, ni les fonctions administratives, ni les certitudes du moment.
Elle juge. Et elle juge souvent ceux qui se croyaient chargés de la juger.
Je préfère le peuple qui se trompe au peuple qu’on croit devoir penser à sa place
J’ai suffisamment fréquenté les idées de gauche pour savoir que le peuple n’est jamais parfait. Il peut se tromper, être contradictoire, se laisser séduire. Il peut aussi surprendre les intellectuels, déjouer leurs pronostics et leur rappeler une vérité élémentaire : l’histoire n’obéit jamais complètement à ceux qui prétendent la comprendre.
Je préfère donc un peuple qui se trompe librement à un peuple auquel on expliquerait qu’il ne doit applaudir que les hommes agréés par les intellectuels.
Je préfère le citoyen qui choisit un leader et peut ensuite le sanctionner au citoyen auquel on explique que son enthousiasme est déjà la preuve de son aliénation.
Je préfère enfin la contradiction populaire à la certitude intellectuelle.
Parce que la première peut être corrigée par la démocratie.
La seconde peut devenir une forme de mépris.
Et c’est ici que le débat dépasse largement Ousmane Sonko et Mary Teuw Niane.
Il concerne chacun de nous.
Que faisons-nous du peuple lorsqu’il ne nous donne pas raison ?
C’est peut-être la question la plus difficile que la démocratie pose aux intellectuels.
Et peut-être aussi la plus salutaire.
Car le jour où l’intellectuel ne supporte plus que le peuple pense autrement que lui, ce n’est pas forcément le peuple qui est devenu ignorant.
C’est peut-être l’intellectuel qui a oublié, en chemin, pourquoi il prétendait parler en son nom.
Le temps, oui, finira par juger.
Mais qu’il nous juge tous.
Et qu’il commence surtout par nous apprendre cette vieille leçon de politique : on ne perd jamais le peuple parce qu’il pense autrement ; on le perd lorsqu’on cesse de vouloir comprendre pourquoi il pense autrement.