Par Mamadou Sèye
Il y a des moments où une accumulation de faits finit par produire une impression politique plus forte que chacun de ces faits pris séparément. Le Sénégal traverse manifestement l’un de ces moments.
Autour du Président Bassirou Diomaye Faye, le sentiment qui domine de plus en plus est celui d’un désert politique et communicationnel. Non pas qu’il n’y ait personne dans son entourage. Mais parce que, face aux difficultés quotidiennes des Sénégalais, on ne distingue plus suffisamment cette parole gouvernementale forte, régulière et rassurante qui devrait expliquer, défendre, corriger et surtout écouter.
Le dernier exemple est celui de la hausse du carburant. Le communiqué du gouvernement était attendu. Il est arrivé. Mais il n’a manifestement pas dissipé les inquiétudes. Au contraire, il laisse beaucoup de Sénégalais avec la même question : comment vont-ils faire face à une nouvelle augmentation alors que leur pouvoir d’achat est déjà sévèrement éprouvé ?
Dans les marchés, la réalité est encore plus brutale que les communiqués. Les prix flambent et certains produits deviennent progressivement hors de portée des ménages moyens. La viande est devenue l’un des symboles les plus visibles de cette dégradation du quotidien. Pour une famille sénégalaise, ce qui constituait hier encore un produit ordinaire du repas devient aujourd’hui une dépense qu’il faut soigneusement calculer.
Et pendant ce temps, le pouvoir donne l’impression de ne pas suffisamment occuper le terrain.
C’est précisément là que se situe le problème. Gouverner, ce n’est pas seulement prendre des décisions. C’est aussi les expliquer et assumer leurs conséquences devant les citoyens. Lorsque les prix augmentent, lorsque les délestages réapparaissent, lorsque l’hivernage inquiète et que le coût de la vie devient une préoccupation permanente, le pays a besoin d’entendre ses dirigeants.
Qui parle aux Sénégalais ?
Qui leur explique ?
Qui va au marché, dans les quartiers, dans les familles, pour mesurer directement la température sociale ?
Qui répond à la colère qui monte ?
Le silence, dans pareilles circonstances, n’est jamais neutre. Il est rapidement interprété comme de l’indifférence, voire comme une forme de déconnexion.
Et comme si cette situation ne suffisait pas, le weekend politique a apporté son lot d’images particulièrement malvenues avec les activités du parti présidentiel KIIRAY. Les scènes d’échauffourées rapportées à Mbacké et Diourbel, avec des chaises qui volent et une organisation donnant une image de désordre, ont largement circulé sur les réseaux sociaux.
Là encore, l’image compte.
Car pendant que les Sénégalais discutent du prix du carburant, du panier de la ménagère et du prix de la viande, la nouvelle formation politique du Président devrait donner une impression de solidité, de sérénité et de maîtrise. Elle donne malheureusement, sur ces séquences, exactement le contraire.
C’est une contradiction politique majeure.
Le Président avait été porté au pouvoir par une promesse de rupture, de proximité et de réhabilitation du lien entre les gouvernants et les gouvernés. Or, quelques mois plus tard, ce lien paraît de plus en plus fragile.
Et voilà qu’intervient le séjour présenté comme privé du Président à l’étranger.
Un séjour privé est évidemment un droit. Mais en politique, l’image n’obéit pas toujours au droit. Lorsque le pays traverse une période difficile, que le carburant augmente, que les prix s’envolent et que l’opinion s’interroge, l’absence du chef de l’Etat peut produire une perception désagréable : celle d’un pouvoir qui regarde ailleurs alors que les Sénégalais regardent leur porte-monnaie.
C’est peut-être injuste. Mais c’est ainsi que fonctionne la politique.
Le véritable problème n’est donc pas le voyage présidentiel. Il est le vide qui semble l’entourer pendant son absence.
Un pouvoir solide ne repose pas uniquement sur la présence physique du Président. Il dispose d’un gouvernement capable de parler, d’argumenter, de rassurer et de prendre ses responsabilités. Il dispose de ministres visibles. Il dispose d’une majorité capable d’expliquer les choix effectués. Il dispose d’un parti qui inspire confiance et non inquiétude.
Or c’est précisément cette chaîne de responsabilité qui semble aujourd’hui grippée.
On ne peut pas demander aux Sénégalais de patienter indéfiniment sans leur expliquer clairement ce qui se passe. On ne peut pas leur parler de grands objectifs économiques pendant qu’ils peinent à remplir leur panier. On ne peut pas laisser s’installer une distance entre le pouvoir et la rue, puis s’étonner que les réseaux sociaux deviennent le principal espace d’expression de la colère.
Le pouvoir doit retrouver le contact.
Il doit parler au pays.
Pas seulement à travers des communiqués techniques. Pas seulement à travers des cérémonies ou des discours institutionnels. Mais avec des mots simples, des chiffres compréhensibles, des explications franches et surtout des réponses concrètes.
Le Sénégal n’attend pas nécessairement que le pouvoir règle tous ses problèmes en quelques mois. Il attend autre chose : qu’on lui montre que ses difficultés sont entendues.
C’est là toute la différence entre un pouvoir qui gouverne et un pouvoir qui paraît gouverner depuis une distance devenue inquiétante.
Aujourd’hui, le carburant augmente. La viande devient inaccessible à beaucoup de ménages. Les prix montent. Les inquiétudes s’accumulent. Le parti présidentiel offre des images qui alimentent davantage les commentaires qu’elles ne rassurent. Et le Président est à l’étranger dans le cadre présenté comme un séjour privé.
Pris séparément, chacun de ces éléments peut être relativisé.
Ensemble, ils composent un cocktail politique peu ragoûtant.
Et surtout, ils posent une question que le pouvoir aurait tort de négliger :
Qui parle encore aux Sénégalais ?
Car lorsque le gouvernement ne parle plus suffisamment, lorsque le parti présidentiel peine à rassurer et lorsque le Président paraît éloigné, il reste toujours quelqu’un pour parler à la place du pouvoir.
Et celui-là, ce sont les Sénégalais eux-mêmes.
Dans les marchés. Dans les transports. Dans les quartiers. Dans les réseaux sociaux.
Et ce qu’ils commencent à dire mérite d’être entendu.