Par Mamadou Sèye
Il y a des moments où la politique cesse d’être une affaire de subtilités institutionnelles pour devenir une question de bon sens. La séquence qui vient de se jouer à l’Assemblée nationale autour de l’encadrement des fonds dits politiques et de la déclaration de patrimoine des plus hautes autorités de l’Etat appartient à cette catégorie.
L’Assemblée nationale devait se prononcer sur une question qui, dans une démocratie normale, ne devrait susciter ni tremblement ni détour : comment renforcer la transparence dans la gestion de la chose publique et soumettre les détenteurs des plus hautes responsabilités à des règles claires de reddition de comptes ?
La proposition portée par le groupe PASTEF avait précisément cet objet. Au cours des débats, le ministre a introduit la volonté du Président de la République d’étendre également le dispositif au Président de l’Assemblée nationale et au Premier ministre. L’amendement a été accepté par les députés de la majorité.
On pouvait donc raisonnablement penser que le processus parlementaire allait suivre son cours et que, le vote acquis, il ne resterait plus qu’à accomplir les formalités constitutionnelles conduisant à la promulgation.
Que nenni !
Le gouvernement annonce désormais la perspective d’un référendum.
Et c’est ici que commence la véritable interrogation.
Un référendum pour demander quoi au peuple ?
Que va-t-on exactement demander aux Sénégalais ?
Veulent-ils davantage de transparence dans la gestion des ressources publiques ? Veulent-ils que les plus hauts responsables de l’Etat déclarent leur patrimoine ? Veulent-ils que les fonds publics mis à la disposition des institutions soient mieux encadrés et contrôlés ?
Qui pourrait sérieusement répondre non à de telles questions ?
C’est précisément ce qui rend cette perspective difficilement compréhensible politiquement.
Car la transparence n’est pas une faveur que le pouvoir accorderait au peuple. Elle constitue l’un des fondements de la bonne gouvernance. Et surtout, elle faisait partie des engagements sur lesquels le nouveau pouvoir a été élu.
On ne peut donc s’empêcher de poser une question simple : pourquoi demander aujourd’hui au peuple de se prononcer à nouveau sur un principe pour lequel il a déjà voté en portant au pouvoir ceux qui s’étaient engagés à l’appliquer ?
Le référendum peut naturellement être nécessaire lorsqu’une réforme constitutionnelle exige le recours au suffrage populaire. Personne ne conteste ce principe. Mais il faut alors expliquer clairement pourquoi une question qui semblait pouvoir être traitée dans le cadre du travail parlementaire doit maintenant être soumise à une nouvelle consultation nationale.
Surtout lorsque cette consultation aura un coût pour le contribuable.
Le précédent de la révision constitutionnelle
La question devient encore plus troublante lorsqu’on replace l’épisode dans la séquence institutionnelle récente.
Il y avait déjà un projet de révision constitutionnelle intégrant des dispositions relatives à la réforme des institutions et à la transparence. L’Assemblée nationale avait elle-même travaillé sur le sujet.
Puis le Président de la République a saisi le Conseil constitutionnel.
La Haute juridiction a finalement censuré la procédure suivie pour cette révision.
Juridiquement, chacun peut discuter les motifs de la décision et les responsabilités respectives. Mais politiquement, le résultat est là : le travail parlementaire n’a pas produit l’aboutissement attendu.
Et voilà que, quelques semaines plus tard, le pays se retrouve devant une nouvelle perspective référendaire.
Le citoyen ordinaire est parfaitement fondé à se demander ce qui se passe.
Pourquoi ce qui devait être réglé par les institutions représentatives devient-il soudain une affaire de référendum ?
Pourquoi faut-il revenir devant les électeurs pour une question qui était déjà au cœur des engagements du pouvoir ?
Et surtout, combien cela va-t-il coûter à une Nation qui traverse déjà de sérieuses difficultés économiques et sociales ?
Dix milliards pour demander au peuple s’il veut la transparence ?
Si l’estimation d’un coût avoisinant dix milliards de francs CFA pour l’organisation du référendum se confirme, la question devient franchement vertigineuse.
Dix milliards !
Dans un pays où les ménages sont confrontés à la hausse du coût de la vie, où le prix du carburant pèse directement sur les transports et sur tous les produits, où la viande est devenue un luxe pour une partie croissante des familles, peut-on raisonnablement consacrer une telle somme à une consultation dont la question centrale pourrait, en définitive, se résumer à une évidence : voulez-vous davantage de transparence dans la gestion publique ?
Il y a là quelque chose qui heurte le bon sens.
L’argent public n’est pas abstrait. Il vient des contribuables. Il est prélevé sur une économie qui peine à respirer. Chaque milliard dépensé doit donc pouvoir être justifié par une nécessité réelle, incontestable et prioritaire.
Un référendum n’est pas une cérémonie politique.
C’est une opération lourde, coûteuse, qui mobilise l’administration, les collectivités, les forces de sécurité, les commissions électorales, le matériel et des milliers d’agents.
Dans le contexte actuel, le pouvoir doit donc démontrer que cette dépense est indispensable.
Et pendant ce temps, le pays attend des réponses
C’est peut-être ici que se trouve le malaise le plus profond.
Le Sénégalais ne vit pas uniquement au rythme des réformes institutionnelles. Il vit avec son salaire, ses factures, son panier de la ménagère, son transport, son commerce et ses inquiétudes.
Or que constate-t-il ?
Une augmentation du prix du carburant.
Une flambée des prix sur les marchés.
Une viande devenue inaccessible à de nombreux ménages.
Des interrogations persistantes sur la situation économique.
Et, face à ces préoccupations, une communication gouvernementale qui apparaît insuffisamment présente, insuffisamment régulière et parfois trop tardive.
Le pouvoir ne peut pas seulement communiquer lorsque l’Assemblée nationale est en séance ou lorsqu’une crise institutionnelle éclate.
Il doit parler au pays.
Il doit expliquer.
Il doit rendre compte.
Il doit surtout donner aux citoyens le sentiment que quelqu’un tient la barre.
C’est une exigence élémentaire de gouvernance.
Le silence est parfois plus inquiétant qu’une mauvaise nouvelle
Cette impression est renforcée par certaines séquences récentes.
Le pays a pu observer une longue période sans Conseil des ministres, alors même que de nombreuses préoccupations économiques et sociales demeuraient pendantes. Le déplacement privé du Président de la République a également suscité des interrogations auxquelles une communication institutionnelle claire aurait pu répondre.
Il ne s’agit évidemment pas de contester au chef de l’Etat son droit à une vie privée ou à des déplacements personnels.
La question est ailleurs : dans une période de tension économique et sociale, le pouvoir doit donner le sentiment qu’il reste aux commandes et qu’il explique ses choix.
La communication présidentielle ne peut pas être réduite à la publication de communiqués après coup.
La communication est une composante de l’exercice du pouvoir.
Et lorsqu’elle fait défaut, les réseaux sociaux, les rumeurs, les spéculations et les interprétations occupent naturellement l’espace laissé vacant.
Le véritable problème : le contrat électoral
Mais derrière toutes ces questions se trouve une interrogation beaucoup plus importante.
Qu’est-il advenu du programme pour lequel les Sénégalais ont voté ?
C’est là que le débat doit revenir.
Le pouvoir actuel n’a pas été élu sur une promesse vague de bonne gouvernance. Il a été porté par un programme, des engagements et une vision de transformation du pays.
La rupture promise supposait précisément davantage de transparence, une meilleure gouvernance, une gestion rigoureuse des ressources publiques et une relation différente entre les gouvernants et les gouvernés.
Dès lors, chaque décision du pouvoir doit être appréciée à l’aune de ce contrat.
Il ne suffit plus de rappeler ce qui avait été promis.
Il faut pouvoir dire :
voici ce qui a été réalisé ; voici ce qui est en cours ; voici ce qui a été retardé ; voici ce qui a été abandonné ; et voici pourquoi.
C’est cela, rendre des comptes.
Le problème n’est donc pas de chercher à accabler le Président de la République.
Le problème est de mesurer l’écart éventuel entre la promesse et la pratique.
Le peuple n’est pas naïf
Il faut se méfier d’une chose en politique : prendre le silence des citoyens pour de l’indifférence.
Le Sénégalais observe.
Il compare.
Il écoute les promesses d’hier et regarde la réalité d’aujourd’hui.
Il sait que le changement ne peut pas être instantané. Il sait qu’un Etat ne se transforme pas en quelques mois. Il accepte les difficultés lorsqu’elles sont expliquées, assumées et inscrites dans une trajectoire crédible.
Ce qu’il supporte beaucoup moins, c’est le sentiment de ne pas comprendre.
Il ne demande pas nécessairement des miracles.
Il demande de la cohérence.
Il demande que ceux qui ont promis la rupture soient les premiers à respecter les principes qu’ils avaient eux-mêmes placés au cœur de leur projet.
La transparence ne doit pas devenir un slogan
Il y a donc une ironie presque cruelle dans cette affaire.
Le pouvoir est arrivé en promettant la transparence.
L’Assemblée travaille sur la transparence.
Un amendement présidentiel renforce même le principe en élargissant le dispositif au Premier ministre et au Président de l’Assemblée nationale.
Et au moment où l’on pouvait penser que la procédure allait simplement parvenir à son terme, surgit l’idée d’un référendum.
La question mérite d’être posée sans agressivité, mais sans détour :
La transparence est-elle devenue suffisamment compliquée pour nécessiter que le peuple dépense des milliards afin de dire qu’il la souhaite ?
Si oui, il faut l’expliquer.
Si non, il faut également l’expliquer.
Car en démocratie, la majorité parlementaire ne doit pas seulement voter. Elle doit pouvoir expliquer ses choix. Le gouvernement ne doit pas seulement décider. Il doit rendre compte. Et le Président ne doit pas seulement incarner l’État. Il doit donner à ses compatriotes une vision claire de la direction prise.
Ce n’est pas une attaque contre Diomaye
Je le précise parce que je le pense sincèrement : cette interrogation n’est pas une attaque personnelle contre le Président Bassirou Diomaye Faye.
C’est même exactement le contraire.
C’est parce que beaucoup de Sénégalais avaient placé dans cette alternance une immense espérance qu’ils ont aujourd’hui le droit d’interroger le pouvoir sur ses actes.
La critique n’est pas une trahison.
Dans une démocratie, elle est un service rendu au pouvoir comme au pays.
Un pouvoir qui n’entend plus les critiques finit par n’entendre que ses propres applaudissements.
Et l’histoire politique du Sénégal démontre suffisamment que les applaudissements institutionnels ne constituent jamais une garantie de popularité durable.
Alors, que faut-il faire ?
Il faut revenir à l’essentiel.
Clarifier le statut juridique de la réforme.
Publier le texte exact qui serait soumis au référendum.
Expliquer pourquoi la voie référendaire est devenue nécessaire.
Publier le coût prévisionnel de l’opération et démontrer qu’il est indispensable.
Présenter clairement aux Sénégalais le calendrier de mise en œuvre des engagements relatifs à la transparence et à la déclaration de patrimoine.
Et surtout, rendre au pays une communication politique régulière, claire et responsable.
Parce que le problème n’est finalement pas seulement institutionnel.
Il est politique.
Il est économique.
Il est moral.
Et il touche directement à la confiance.
Le pouvoir doit se ressaisir
Le Sénégal n’a pas besoin d’un nouveau spectacle institutionnel.
Il a besoin d’efficacité.
Il n’a pas besoin qu’on lui demande s’il veut la transparence.
Il veut voir la transparence fonctionner.
Il n’a pas besoin qu’on lui promette une nouvelle fois la bonne gouvernance.
Il veut constater que les principes annoncés s’appliquent aux gouvernants eux-mêmes.
Il n’a pas besoin de discours compliqués pour expliquer pourquoi son panier de la ménagère devient chaque jour plus lourd.
Il veut des réponses.
Il n’a pas besoin d’un pouvoir qui ne se manifeste qu’à l’occasion des crises.
Il veut un Exécutif présent, qui explique, assume, décide et rend compte.
C’est peut-être cela, au fond, le véritable référendum auquel le pouvoir est aujourd’hui confronté.
Non pas celui qui demandera aux Sénégalais s’ils veulent la transparence, mais celui, beaucoup plus silencieux, qui se déroule chaque jour dans les marchés, les foyers, les transports, les entreprises et les conversations du pays.
Et à ce référendum-là, il n’y a ni bulletins de vote ni bureaux de vote.
Il y a simplement une question :
le pouvoir est-il encore fidèle au contrat sur lequel les Sénégalais lui ont confié les destinées du pays ?
C’est à cette question que l’Exécutif doit désormais répondre.