Le FMI au Sénégal : avant de donner des leçons, il faudra répondre de ses propres défaillances

Par Mamadou Sèye

Une nouvelle mission du Fonds monétaire international est annoncée à Dakar du 19 août au 1er septembre. Elle intervient dans un contexte particulièrement lourd : hausse du prix du carburant, flambée du coût de la vie, tension sur le pouvoir d’achat et discussions autour d’un éventuel nouveau programme de financement. Pour le FRAPP, le scénario est déjà écrit : austérité, restructuration de la dette et nouvelles contraintes pour les populations. Mais derrière cette controverse se pose une question beaucoup plus fondamentale : de quel droit le FMI vient-il aujourd’hui demander des comptes au Sénégal alors que cette institution a elle-même gravement failli dans sa mission de surveillance ?

Il faut revenir au commencement.

Lorsque les nouvelles autorités sont arrivées au pouvoir en mars 2024, elles avaient fait de la transparence l’un de leurs principaux marqueurs politiques. Bassirou Diomaye Faye avait promis de ne pas commencer son mandat par le mensonge. Quelques semaines plus tard, le Premier ministre Ousmane Sonko révélait l’existence d’une situation financière beaucoup plus dégradée que celle présentée jusque-là, avec des déficits et une dette considérablement sous-évalués.

La suite est connue.

La Cour des comptes a procédé à son audit. Le cabinet Forvis Mazars a effectué un important travail de réconciliation. Et le FMI lui-même a fini par reconnaître l’existence de déclarations erronées significatives des déficits budgétaires et de la dette publique entre 2019 et 2023. Selon les données reprises par l’institution, la dette de l’administration centrale à fin 2023 a même été révisée de 74,4 % à 111 % du PIB après l’exercice de réconciliation.

Autrement dit, ce que les nouvelles autorités sénégalaises avaient dénoncé comme une situation financière dissimulée n’était pas une invention politique.

Le plus troublant est que le FMI était là.

Il suivait le Sénégal. Il produisait des analyses. Il évaluait les politiques économiques. Il discutait avec les autorités. Il validait des trajectoires. Et pourtant, il n’a pas détecté — ou n’a pas suffisamment détecté — l’ampleur des anomalies qui allaient être révélées après l’alternance.

Le Fonds a lui-même reconnu l’existence de « graves défaillances » dans les contrôles budgétaires et la communication des données financières.

Voilà le cœur du problème.

Comment une institution internationale qui a failli dans son rôle de surveillance peut-elle aujourd’hui se présenter devant les Sénégalais comme l’arbitre incontestable de leur politique économique ?

La question n’est pas de nier l’importance du FMI.

Le Sénégal a besoin de partenaires financiers. Il a besoin d’investissements, de financements concessionnels, d’expertise et d’un accès ordonné aux marchés. Personne de sérieux ne peut contester cette réalité.

Mais partenariat ne signifie pas tutelle.

Et surtout, partenariat ne signifie pas amnésie.

Le Sénégal a découvert une dette dont l’ampleur a profondément modifié sa situation financière. Le FMI a ensuite suspendu l’ancien programme de financement et exigé que le dossier du « misreporting » soit réglé avant toute nouvelle assistance. L’institution a officiellement indiqué que la résolution de cette affaire constituait une condition préalable à toute future aide financière.

Très bien.

Mais une autre question mérite d’être posée : quelles leçons le FMI tire-t-il de sa propre défaillance ?

Car le problème ne peut pas être simplement celui d’un Sénégal qui aurait mal déclaré ses chiffres et d’un FMI qui viendrait ensuite lui expliquer comment réparer les dégâts.

Il y a eu une défaillance de gouvernance au Sénégal.

Mais il y a également eu une défaillance du système international de surveillance.

Et cette deuxième dimension ne doit pas être escamotée.

C’est précisément pour cette raison que les Sénégalais ont le droit de regarder avec une extrême méfiance toute nouvelle injonction à l’austérité.

Car la première traduction concrète de la nouvelle séquence est déjà perceptible dans la vie quotidienne : le prix du carburant augmente, tandis que les ménages subissent simultanément la pression sur les produits alimentaires essentiels. La viande, devenue hors de portée de nombreuses familles, en fournit une illustration particulièrement brutale.

Et c’est dans ce contexte que débarque une nouvelle mission du FMI.

Difficile, dès lors, de demander aux citoyens de considérer cette visite comme une simple formalité technique.

Le FRAPP, lui, a déjà donné le ton en accusant le gouvernement de préparer les conditions d’une politique d’austérité et en évoquant le risque d’une restructuration de la dette.

Il faudra évidemment distinguer ce qui relève aujourd’hui de la certitude, de la négociation et de la spéculation politique.

Car le FMI n’a pas annoncé officiellement que le Sénégal allait subir une restructuration de sa dette.

Les discussions portent sur un éventuel nouveau programme et sur les moyens de restaurer la soutenabilité budgétaire et financière. En novembre 2025, le FMI évoquait déjà plusieurs options de gestion de la dette et insistait sur la nécessité d’une consolidation budgétaire.

Mais c’est précisément parce que le sujet est aussi sensible que les autorités sénégalaises doivent parler.

Parler clairement.

Expliquer.

Publier.

Dire aux Sénégalais ce qui est demandé par le FMI, ce que le gouvernement accepte, ce qu’il refuse et quelles conséquences chaque option pourrait avoir sur leur quotidien.

Le temps des décisions économiques expliquées à demi-mot est révolu.

La question de la dette n’est plus seulement une affaire de techniciens. Elle touche les salaires, les prix, les subventions, les investissements publics, les entreprises, les emplois et finalement la dignité économique des ménages.

Et surtout, elle pose une question politique majeure : qui doit payer les conséquences de la dette cachée ?

Certainement pas les seuls citoyens.

Ceux qui ont participé à la production, à la dissimulation ou à la validation des fausses données doivent répondre de leurs responsabilités. La reddition des comptes ne peut pas devenir une parenthèse pendant que la population serait appelée à supporter les conséquences financières d’un système dont elle n’a jamais été comptable.

C’est ici que le débat rejoint celui sur les fonds politiques, la transparence institutionnelle et la reddition des comptes.

On ne peut pas demander davantage de sacrifices aux Sénégalais tout en laissant planer le doute sur la gestion des ressources publiques.

On ne peut pas parler de rigueur budgétaire sans exiger simultanément une rigueur absolue dans la gestion politique.

On ne peut pas demander au peuple de comprendre l’austérité si celui-ci ne voit pas, au sommet de l’Etat, la même exigence de transparence.

Et surtout, on ne peut pas reconstruire la confiance avec des communiqués nocturnes et des décisions économiques annoncées une fois qu’elles sont déjà prises.

Le FMI doit donc être regardé avec lucidité.

Il n’est ni un monstre qu’il faudrait diaboliser systématiquement, ni une institution infaillible dont les recommandations devraient être acceptées les yeux fermés.

C’est un partenaire puissant.

Mais un partenaire qui a commis une faute majeure dans son appréciation de la situation sénégalaise et qui doit, lui aussi, tirer les conséquences de cette défaillance.

Le Sénégal nouveau ne devrait donc pas entrer dans cette nouvelle négociation en position de quémandeur.

Il doit y entrer en partenaire.

Un partenaire qui connaît ses faiblesses, assume ses erreurs, mais connaît également ses intérêts.

Un partenaire qui accepte les réformes nécessaires mais refuse les sacrifices aveugles.

Un partenaire qui exige que toute restructuration éventuelle soit précédée d’une clarification complète des responsabilités liées à la dette cachée.

Un partenaire qui protège les couches populaires autant qu’il protège ses équilibres macroéconomiques.

Car derrière les pourcentages du PIB, les ratios d’endettement et les conditionnalités financières, il y a une réalité beaucoup plus simple : des millions de Sénégalais qui doivent manger, se déplacer, se soigner, envoyer leurs enfants à l’école et vivre dignement.

Le FMI doit s’en souvenir.

Le gouvernement sénégalais aussi.

Et si une nouvelle page doit être écrite entre Dakar et Washington, elle ne peut pas commencer par l’oubli de ce qui s’est passé.

Avant de demander au Sénégal de se serrer davantage la ceinture, il serait peut-être temps de demander au FMI pourquoi il n’a pas vu — ou pas suffisamment vu — la ceinture de la dette se resserrer autour du Sénégal pendant toutes ces années.

Le Sénégal peut avoir besoin du FMI. Mais le FMI ne doit plus jamais avoir besoin que le Sénégal oublie ses propres défaillances.

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