Quand le pouvoir perd son récit, les institutions deviennent le champ de bataille

Par Mamadou Sèye

Il est des moments où une succession d’événements finit par produire quelque chose de plus important que chacun de ces événements pris isolément. Le Sénégal semble aujourd’hui entrer dans l’une de ces zones de turbulence où la question n’est plus seulement de savoir si telle décision du pouvoir est bonne ou mauvaise, mais de comprendre pourquoi un exécutif qui disposait, au lendemain de son élection, d’un capital politique exceptionnel donne désormais le sentiment de s’éloigner progressivement de ceux qui l’avaient porté au pouvoir.

La hausse des prix du carburant en est devenue l’un des symboles les plus visibles. Alors que les ménages subissent déjà une pression considérable sur leur pouvoir d’achat et que la viande est devenue, pour beaucoup, un produit presque inaccessible, il aura fallu attendre tard dans la soirée pour voir tomber un communiqué gouvernemental particulièrement laconique. Dans une période ordinaire, cette communication tardive pourrait n’être qu’une maladresse. Dans une période de défiance, elle devient un événement politique.

Car un pouvoir ne gouverne pas seulement par ses décisions. Il gouverne aussi par sa capacité à expliquer, à anticiper, à rassurer et à donner un sens aux sacrifices qu’il demande à la population.

Or c’est précisément ce récit qui semble aujourd’hui faire défaut.

Deux semaines sans Conseil des ministres, dans le même contexte, alimentent nécessairement les interrogations. Le voyage privé du Président de la République ajoute à cette impression d’un exécutif qui paraît parfois déconnecté des préoccupations immédiates du pays. Là encore, le problème n’est pas forcément juridique. Il est politique. Dans un pays où les prix montent, où les ménages s’inquiètent, où l’économie populaire souffre et où l’impatience gagne du terrain, le moindre silence du pouvoir est immédiatement interprété.

Et lorsqu’un pouvoir ne raconte plus lui-même son action, d’autres se chargent de raconter son histoire à sa place.

C’est dans ce climat qu’intervient la question de l’encadrement des fonds politiques et de la déclaration de patrimoine à l’entrée et à la sortie du Président de la République. Sur le principe, difficile de trouver quelque chose à redire à une exigence accrue de transparence. La déclaration du patrimoine du chef de l’Etat, comme celle des principales autorités publiques, relève même d’une exigence élémentaire de reddition des comptes.

L’amendement élargissant cette obligation au Président de l’Assemblée nationale et au Premier ministre peut donc être considéré comme une avancée dans le principe d’exemplarité publique.

Mais le vote d’une loi, à lui seul, ne règle pas tout.

La véritable question est celle de l’effectivité : qui contrôle ? Quelle publicité ? Quelles sanctions en cas de fausse déclaration ? Quelle traçabilité des fonds ? Quels mécanismes indépendants de vérification ? Et surtout, comment inscrire durablement cette exigence dans notre architecture institutionnelle ?

C’est ici qu’apparaît le débat sur le référendum.

Car si l’objectif est de renforcer la transparence, le recours au peuple peut être présenté comme une démarche démocratique parfaitement légitime. Mais politiquement, dans le contexte actuel, il produit une étrange impression : celle d’un pouvoir qui demanderait finalement aux Sénégalais de se prononcer sur une exigence de transparence qu’il avait lui-même placée au cœur de son discours électoral.

Voilà le paradoxe.

Le peuple n’avait-il pas déjà voté pour la rupture, la bonne gouvernance, la reddition des comptes et la fin de certaines pratiques opaques ?

La question n’est donc pas de savoir si le référendum est légal ou constitutionnellement possible. La question est de savoir ce qu’il raconte politiquement.

Et c’est précisément là que le problème devient plus vaste.

Depuis plusieurs mois, le pouvoir donne le sentiment d’avoir perdu une partie de son récit originel. Le programme qui avait suscité l’adhésion populaire semblait promettre une transformation profonde de l’Etat et des rapports entre gouvernants et gouvernés. Or les urgences quotidiennes ont progressivement repris le dessus : coût de la vie, carburant, emploi, difficultés économiques, inquiétudes sociales.

A mesure que l’écart se creuse entre les promesses et la perception de leur traduction concrète, le pouvoir perd ce qui faisait autrefois sa principale force : la capacité à mobiliser l’espérance.

Un pouvoir peut survivre à une impopularité temporaire. Il peut même imposer des mesures difficiles lorsqu’il est capable de convaincre que ces sacrifices répondent à une stratégie claire. Mais il devient beaucoup plus fragile lorsqu’il ne parvient plus à expliquer où il va.

C’est probablement ce qui manque aujourd’hui : un récit national.

Un récit qui dise aux Sénégalais pourquoi le carburant augmente, où va l’argent, quelles sont les priorités du gouvernement, quand les résultats sont attendus, quels sacrifices sont nécessaires et quelles protections sont prévues pour les plus vulnérables.

Au lieu de cela, le débat public est de plus en plus occupé par les querelles politiques, les affrontements entre camps, les initiatives partisanes et les controverses institutionnelles.

Pendant ce temps, le Sénégalais regarde son panier.

Il regarde le prix du riz, de l’huile, de la viande, du transport et de l’électricité. Il ne raisonne pas toujours en termes de Constitution ou de mécanismes institutionnels. Il juge le pouvoir à partir de ce qu’il vit.

C’est cette réalité qui explique aussi le déplacement massif de l’opinion vers les réseaux sociaux.

La presse traditionnelle ne constitue plus, à elle seule, la principale porte d’entrée des Sénégalais dans l’actualité. Les réseaux sociaux ont bouleversé les circuits de l’information. Ils sont devenus le lieu où se fabriquent les opinions, où se diffusent les colères, où circulent les rumeurs et où s’organisent parfois les mobilisations.

Cette transformation aurait dû conduire le pouvoir à repenser totalement sa communication.

Mais le problème est plus profond encore.

Une partie de la classe politique souffre désormais d’un déficit de crédibilité. Une partie de la société civile est régulièrement accusée d’avoir perdu son indépendance en échange de positions, d’avantages ou de financements. Une partie de la presse traditionnelle apparaît déconnectée des nouvelles attentes du public.

Lorsque ces trois médiations — politique, société civile et presse — perdent simultanément de leur autorité, il reste les réseaux sociaux.

Or les réseaux sociaux ne sont pas des institutions. Ils ne vérifient pas toujours l’information. Ils ne hiérarchisent pas nécessairement les faits. Ils amplifient les émotions et privilégient souvent le spectaculaire.

C’est ainsi qu’un déficit de communication gouvernementale peut rapidement devenir un déficit de confiance institutionnelle.

Et c’est là que le danger apparaît.

Car lorsque les citoyens ne font plus confiance aux discours officiels, lorsque les partis politiques sont soupçonnés de calculs permanents, lorsque la société civile est soupçonnée d’allégeance et lorsque la presse est elle-même contestée, les institutions deviennent vulnérables à toutes les manipulations.

Une décision constitutionnelle peut être interprétée comme une manœuvre.

Une réforme peut être présentée comme une tentative de confiscation.

Un silence peut devenir un aveu.

Un voyage privé peut devenir un symbole d’indifférence.

Une absence de Conseil des ministres peut devenir la preuve supposée d’une paralysie.

Une hausse de prix peut devenir la manifestation d’un reniement.

Voilà pourquoi la situation mérite d’être prise au sérieux.

Le Sénégal n’est pas simplement confronté à une série de difficultés économiques ou à quelques erreurs de communication. Il est confronté à une question beaucoup plus fondamentale : comment restaurer la confiance entre le pouvoir et le peuple lorsque le récit qui avait permis leur rencontre commence à se fissurer ?

La réponse ne peut pas être uniquement institutionnelle.

Elle ne peut pas davantage être uniquement communicationnelle.

Elle suppose une cohérence entre le discours et l’action.

Un pouvoir qui promet la rupture doit accepter d’être jugé sur la rupture. Un pouvoir qui promet la transparence doit accepter la transparence, y compris lorsqu’elle devient contraignante pour ses propres dirigeants. Un pouvoir qui promet la proximité doit rester proche des préoccupations quotidiennes des populations.

Et surtout, un pouvoir qui sent monter le froid avec les masses ne peut pas se contenter de communiquer davantage. Il doit recommencer à parler vrai.

Dire ce qui va mal.

Dire pourquoi.

Dire ce qui sera fait.

Dire ce qui prendra du temps.

Et accepter que le peuple puisse ne pas être immédiatement convaincu.

C’est cela, au fond, la politique.

Le problème du Sénégal aujourd’hui n’est donc pas seulement celui d’un carburant plus cher, d’une viande devenue inaccessible, d’un Conseil des ministres absent ou d’un éventuel référendum.

Le véritable problème est celui du lien.

Le lien entre le projet et sa réalisation.

Le lien entre le pouvoir et la population.

Le lien entre les institutions et la confiance.

Car lorsque le pouvoir perd son récit, le vide ne reste jamais longtemps vacant.

Quelqu’un le remplit.

Et dans une démocratie où les anciennes médiations s’effritent, ce sont souvent les réseaux sociaux, les rumeurs, les colères et les entrepreneurs de crise qui occupent l’espace.

C’est précisément pour éviter que les institutions deviennent le champ de bataille de toutes les frustrations qu’il faut aujourd’hui retrouver le chemin de la clarté, de la cohérence et de la transparence.

Le Sénégal n’a pas seulement besoin de nouvelles lois.

Il a besoin de retrouver confiance dans ceux qui les font.

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