Par Mamadou Sèye
La séquence politique sénégalaise actuelle révèle un paradoxe qui mérite d’être regardé en face : une grande partie de la classe politique semble avoir pris du retard sur une société qui, elle, a profondément changé. Les populations ont modifié leurs habitudes, leurs canaux d’information et leur manière de juger les dirigeants, tandis que beaucoup de responsables continuent de faire de la politique selon les vieux codes : conférences de presse, plateaux de télévision, déclarations et commentaires à longueur de journée. Pendant ce temps, le Sénégal réel est ailleurs, sur les réseaux sociaux, dans les directs, les groupes WhatsApp, les quartiers, les villages et, surtout, dans une relation de plus en plus directe entre les citoyens et ceux qui prétendent parler en leur nom.
C’est dans cette nouvelle configuration qu’il faut comprendre la difficulté considérable que rencontre une grande partie de la classe politique face à PASTEF et à Ousmane Sonko. Abstraction faite de PASTEF, qui conserve une remarquable capacité de mobilisation sur l’ensemble du territoire national et jusque dans la diaspora, les autres formations politiques semblent avoir perdu une partie essentielle de ce qui fait une organisation politique : le contact avec les populations. Lorsque ce contact se distend, les médias deviennent naturellement le refuge. On court vers les studios, on multiplie les déclarations et l’on cherche la petite phrase susceptible de faire le tour des réseaux. Mais la population n’est plus obligée d’écouter. Elle choisit, compare, vérifie et regarde directement celui qu’elle veut entendre.
Le phénomène Sonko en constitue l’illustration la plus spectaculaire. Sa dernière interview accordée à la presse a rassemblé quelque 170 000 personnes en direct, avant d’atteindre près de deux millions de vues en quarante-huit heures. Une vue n’est évidemment pas un bulletin de vote et il serait intellectuellement malhonnête de transformer automatiquement une audience numérique en majorité électorale. Mais réduire ces chiffres à un simple succès médiatique serait tout aussi erroné. Ils témoignent d’une capacité exceptionnelle à capter l’attention politique du pays, à créer l’événement sans attendre qu’une rédaction décide de lui ouvrir son antenne, à imposer ses thèmes et à faire prolonger son discours par une organisation militante solidement implantée.
Le véritable pouvoir politique à l’ère numérique n’est donc plus seulement de pouvoir passer à la télévision ; c’est aussi, et peut-être surtout, de pouvoir s’en passer. Beaucoup de responsables politiques continuent pourtant de confondre exposition médiatique et implantation politique. Or un responsable peut être omniprésent dans les médias et quasiment absent du terrain, brillant sur un plateau et incapable de remplir une salle, familier des journalistes tout en étant devenu étranger aux préoccupations quotidiennes des populations. Le pays n’attend plus nécessairement les politiques là où ceux-ci ont pris l’habitude de se rendre. Une population qui ne se déplace plus spontanément pour écouter certains discours n’est pas forcément désintéressée de politique ; elle peut simplement avoir décidé de choisir elle-même qui mérite son attention.
La situation est encore plus délicate pour la nouvelle formation politique du Président. Un parti ne se décrète pas depuis les bureaux et ne se construit pas uniquement autour de personnalités connues, de structures administratives ou de réunions. Un parti populaire doit avoir une histoire, une implantation, des militants, des relais et, surtout, une expérience électorale. Lorsque ses principaux animateurs n’ont jamais gagné un seul bureau de vote, la question de la légitimité politique finit forcément par se poser. Ce n’est pas une attaque personnelle, mais une simple réalité de sociologie électorale : une implantation populaire ne se fabrique pas artificiellement. Elle se construit dans la durée, au contact des électeurs, dans les quartiers, les villages, les collectivités territoriales et les batailles électorales. C’est précisément ce capital que PASTEF a patiemment accumulé.
A cette faiblesse politique s’ajoute un autre problème, qui touche directement le pouvoir : le déficit de récit. Un gouvernement peut avoir des réalisations, des projets et des arguments à faire valoir ; encore faut-il raconter ce qu’il fait et expliquer aux Sénégalais où il veut conduire le pays. Quelle est sa vision ? Quels résultats entend-il produire ? Quel chemin propose-t-il aux citoyens ? Pourquoi les difficultés actuelles doivent-elles être supportées et dans quelle perspective ? Lorsque le pouvoir ne produit pas lui-même ce récit, d’autres le produisent à sa place. Et dans cette bataille de l’opinion, celui qui dispose déjà de la plus forte capacité de mobilisation part évidemment avec un avantage considérable.
C’est dans ce contexte que Sonko apparaît comme l’homme à abattre politiquement. Non parce qu’il serait invincible ou que ses adversaires seraient condamnés à perdre, mais parce qu’il constitue aujourd’hui le point autour duquel s’organisent les ambitions, les stratégies et les calculs d’une grande partie de la classe politique. Tout le monde veut réduire son influence et trouver la formule susceptible de lui disputer le terrain. Mais avec quelle organisation, quel récit, quelle implantation et quelle capacité de mobilisation ? Voilà la véritable question.
On ne combat pas une force politique fortement implantée uniquement avec des déclarations dans les médias. On ne détrône pas une popularité avec des conférences de presse et on ne construit pas une alternative en commentant quotidiennement les faits et gestes de son adversaire. Pour lui disputer le terrain, il faut aller à la rencontre des Sénégalais, les écouter, leur parler, leur proposer quelque chose, construire une organisation et accepter de prendre le risque du verdict populaire.
La vérité est peut-être plus brutale encore : les populations sont en avance sur une partie de leur classe politique. Elles ont changé leurs moyens d’information, leurs comportements et leurs exigences. Elles sont devenues plus méfiantes à l’égard des discours traditionnels et veulent désormais voir, entendre, comparer et juger par elles-mêmes. La bataille politique de demain ne se gagnera donc plus uniquement dans les studios de télévision ; elle se gagnera dans la capacité à construire une communauté, à produire un récit crédible et à maintenir une présence permanente auprès des citoyens.
PASTEF l’a compris. Sonko l’a compris. Une partie de ses adversaires semble encore chercher le mode d’emploi. Pendant que les uns cherchent encore le micro, les autres ont déjà trouvé le public. Pendant que certains politiques cherchent désespérément à faire parler d’eux, Sonko réussit à faire parler les Sénégalais de lui. Pendant que certains construisent des partis sur le papier, d’autres disposent déjà d’une communauté politique. Et pendant qu’une partie du pouvoir cherche encore son récit, son principal adversaire dispose déjà d’une histoire politique que ses partisans racontent partout.
Voilà pourquoi Sonko est aujourd’hui objectivement au-dessus de la mêlée. Cela ne signifie évidemment pas qu’il soit au-dessus du verdict populaire. Aucune popularité n’est éternelle, aucun parti n’est invincible et aucune majorité n’est définitivement acquise. Mais le jour où ses adversaires comprendront qu’ils ne gagneront rien à courir derrière Sonko, ils comprendront peut-être aussi qu’il leur faut enfin courir vers les Sénégalais. C’est probablement là que commencera véritablement la prochaine bataille politique.