Par Mamadou Sèye
Juin 2024. Les 37 milliards de francs CFA sont décaissés. Jean-Michel Sène n’est pas encore directeur général de l’ASER. Un mois plus tard, il prend ses fonctions. Pourtant, pendant des mois, son visage va accompagner, dans une partie de la presse, les titres les plus accusateurs consacrés à cette affaire.
Cette chronologie, pourtant élémentaire, mérite d’être rappelée.
Car elle pose d’emblée une question : comment un homme arrivé à la tête de l’ASER après le décaissement des fameux 37 milliards a-t-il pu devenir, dans une partie du récit médiatique, le personnage presque central de leur disparition supposée ?
La justice est désormais saisie. Le Pool judiciaire financier enquête. Et l’affaire, loin de se résumer au seul Jean-Michel Sène, révèle progressivement une mécanique beaucoup plus complexe.
Les 37 milliards : revenir aux dates
Le premier devoir consiste à remettre les événements dans leur ordre.
Le marché principal ASER-AEE Power porte sur plus de 91 milliards de francs CFA hors taxes. La décision de l’ARCOP de décembre 2024 mentionne notamment un projet portant initialement sur l’électrification de 928 localités.
L’avance de démarrage évoquée dans le dossier est de l’ordre de 37 milliards de francs CFA.
Mais lorsque cette somme est décaissée en juin 2024, Jean-Michel Sène n’est pas encore à la tête de l’ASER.
Il arrive le 10 juillet.
Cette précision ne suffit évidemment pas à établir une quelconque innocence. Elle suffit en revanche à imposer une question de méthode : pourquoi associer aussi systématiquement son nom et son image à des opérations financières antérieures à son arrivée ?
Le rôle exact de chacun devra être établi par les enquêteurs.
Mais la chronologie, elle, ne relève pas de l’opinion.
La fameuse surfacturation de 15,3 milliards
A son arrivée, Jean-Michel Sène affirme avoir procédé à l’examen du dossier et découvert une anomalie financière majeure.
Selon ses propres déclarations publiques, il aurait identifié une surfacturation de 15,3 milliards de francs CFA concernant notamment la fabrication de poteaux en béton armé.
Il avait notamment expliqué qu’un poteau facturé autour d’un million de francs CFA aurait dû, selon ses références, coûter environ 200 000 francs.
Il faut être rigoureux : les 15,3 milliards constituent ici une affirmation de Jean-Michel Sène et non un montant définitivement établi par une juridiction.
La partie adverse a contesté cette lecture des prix, en faisant notamment valoir l’évolution des conditions du marché et l’élargissement du nombre de localités concernées.
Mais cette controverse éclaire une décision importante du nouveau directeur général : il voulait revoir les termes du contrat.
Et cette décision ne peut être dissociée d’un autre élément avancé par Sène : l’augmentation du nombre de villages à électrifier.
Autrement dit, il ne s’agissait pas simplement, selon son récit, de discuter de prix. Il s’agissait également de savoir combien de localités sénégalaises bénéficieraient effectivement du programme d’électrification rurale.
L’ARCOP, puis la Cour suprême
Le contentieux allait ensuite se déplacer sur le terrain institutionnel.
L’ARCOP intervient dans le différend qui oppose les différents protagonistes. Sa décision de décembre 2024 traite notamment du contentieux entre AEE Power Sénégal et AEE Power EPC et fait état d’allégations de faux, usage de faux et tentative d’escroquerie relatives à certaines factures, lesquelles ont été renvoyées vers le Procureur de la République.
Mais la bataille judiciaire ne s’arrête pas là.
Saisie par l’ASER, la Cour suprême rend son arrêt le 21 janvier 2026 et annule la décision de l’ARCOP. Une analyse juridique de l’arrêt relève notamment que la Cour a considéré que l’ARCOP avait outrepassé ses compétences dans le traitement de ce contentieux contractuel.
Ce point est capital.
Il ne signifie pas que toutes les questions financières de l’affaire sont réglées. Il signifie simplement que la décision de l’ARCOP ne peut plus être utilisée comme une vérité définitive permettant de distribuer les bons et les mauvais points dans cette affaire.
Et voici que parle le partenaire espagnol
C’est ici que le dossier prend une autre tournure.
José Ángel González Tausz, responsable d’AEE Power, partenaire espagnol impliqué dans le projet, vient publiquement livrer sa version des faits.
Son témoignage met notamment en cause les relations avec Seydou Kane et fait état d’irrégularités découvertes par le groupe espagnol autour de certaines factures.
Nous sommes ici dans un domaine où la prudence s’impose : une accusation n’est pas une condamnation.
Mais ces accusations ne peuvent pas davantage être ignorées.
Elles s’inscrivent dans un dossier où l’ARCOP avait elle-même fait état d’allégations de faux, usage de faux et tentative d’escroquerie avant de renvoyer ces éléments au parquet.
Et désormais, le Pool judiciaire financier a repris le dossier.
La question n’est donc plus de savoir quel protagoniste doit gagner la bataille médiatique.
La question est de savoir ce que les pièces vont révéler.
Un étrange changement de volume médiatique
C’est précisément ici que le comportement d’une partie des médias mérite d’être observé.
Pendant des mois, le dossier des 37 milliards a bénéficié d’une couverture particulièrement intense. Certains titres associaient régulièrement le montant à Jean-Michel Sène, souvent avec sa photographie.
La formule était devenue familière :
« Où sont passés les 37 milliards ? »
Mais lorsque le partenaire espagnol livre à son tour des accusations précises et que le dossier judiciaire s’élargit, le traitement semble moins spectaculaire.
Pourquoi ?
Il ne s’agit pas d’accuser tel ou tel média de manipulation. Il suffit de regarder les titres, les dates et la place accordée aux différentes versions.
Une affaire qui méritait hier des manchettes à répétition semble aujourd’hui susciter beaucoup moins d’empressement.
Ce contraste mérite au moins d’être interrogé.
Et Seydou Kane ?
Une autre question demeure.
Qu’est-ce qui empêche Seydou Kane de venir au Sénégal ?
La question doit être posée avec prudence. Nous ne disposons pas, à ce stade, d’un élément public permettant d’affirmer qu’une interdiction judiciaire lui interdit de rentrer au pays.
Il serait donc irresponsable d’inventer une raison à son absence.
Mais dans une affaire désormais examinée par la justice, la question de la présence des différents protagonistes n’est pas anodine.
Les enquêteurs doivent pouvoir entendre chacun.
Les personnes mises en cause doivent pouvoir présenter leur défense.
Et les Sénégalais ont le droit de savoir ce qui s’est réellement passé autour de ces milliards destinés à l’électrification rurale.
Ne pas oublier les villages
Une autre dimension du dossier ne doit surtout pas être noyée dans la bataille judiciaire.
L’électrification rurale n’est pas qu’une affaire de contrats et de milliards.
Derrière chaque village électrifié, il y a des familles, des écoles, des postes de santé, des commerces et toute une économie locale qui change de visage.
Jean-Michel Sène affirme avoir obtenu l’augmentation du nombre de localités à électrifier.
Si cette évolution est confirmée par les documents du dossier, elle devra être intégrée à l’analyse globale du projet.
Car l’évaluation d’une politique publique ne peut pas seulement consister à compter les milliards engagés. Il faut aussi regarder ce qu’ils ont produit sur le terrain.
Laissons enfin parler la justice
Jean-Michel Sène a publiquement salué la saisine du Parquet financier.
C’est désormais au Pool judiciaire financier de faire son travail.
Il devra déterminer les responsabilités éventuelles, retracer les flux financiers, examiner les contrats et les factures, entendre les protagonistes et établir la réalité des faits.
Pas les médias.
Pas les réseaux sociaux.
Pas les procès d’intention.
Les documents, les comptes, les contrats et les expertises devront parler.
Car la véritable question n’est finalement pas de savoir s’il faut défendre Jean-Michel Sène ou accabler Seydou Kane.
Elle est beaucoup plus simple :
qui a fait quoi, quand, avec quel argent et dans quel intérêt ?
Et surtout : pourquoi une affaire dont les principaux décaissements précèdent l’arrivée de Jean-Michel Sène à l’ASER a-t-elle été si rapidement racontée comme si son visage en était le symbole ?
Cette question n’accuse personne.
Mais elle mérite une réponse.
L’affaire des 37 milliards doit désormais être racontée autrement : non plus à travers les manchettes, mais à travers les faits.