La stratégie fatale de Sonko

Par Mamadou Sèye

Pendant que ses adversaires cherchent encore la parade, PASTEF semble déjà préparer tous les scénarios

La politique est parfois affaire de vitesse. Celui qui impose le rythme contraint les autres à réagir, et celui qui réagit finit généralement par jouer sur le terrain de son adversaire. C’est peut-être précisément ce qui est en train de se produire au Sénégal.

Depuis la rupture spectaculaire entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, deux stratégies semblent se dessiner. D’un côté, le camp présidentiel tente de construire une nouvelle force politique autour du chef de l’Etat et de son parti KIIRAY. De l’autre, PASTEF paraît avoir choisi une méthode autrement plus offensive : reprendre le terrain, consolider son organisation, occuper l’espace parlementaire et préparer, dès maintenant, les prochaines échéances.

La différence de rythme est saisissante.

PASTEF ne donne pas l’impression de vouloir s’attarder sur la rupture avec le Président de la République. Le parti de Sonko semble avoir compris qu’une bataille politique ne se gagne pas en commentant indéfiniment celle que livre l’adversaire. Elle se gagne en construisant son propre rapport de force.

Et ce rapport de force est loin d’être négligeable. PASTEF dispose de 130 députés sur les 165 que compte l’Assemblée nationale. Sonko, après avoir été démis de ses fonctions de Premier ministre, s’est retrouvé quelques jours plus tard à la tête de cette institution, élu avec une majorité écrasante. Puis, le 6 juin, il a été reconduit à la présidence de PASTEF avec 589 voix sur 598 au congrès du parti.

Autrement dit, ce qui devait être une éviction politique s’est transformé en une nouvelle concentration de pouvoirs autour du même homme.

Mais c’est peut-être ailleurs que se trouve la véritable force de la stratégie sonkiste.

Occuper le terrain pendant que les autres occupent les studios

PASTEF a choisi la massification.

Le parti retourne auprès de ses militants, réactive ses structures et cherche à maintenir cette impression de mouvement permanent qui a toujours constitué l’une de ses grandes forces. Cette stratégie est politiquement intelligente : elle évite de laisser la rupture avec Diomaye Faye devenir le seul récit de l’actualité.

Pendant ce temps, une partie de ses adversaires semble condamnée à commenter PASTEF.

Conférences de presse, interviews, déclarations, mises en garde : toute cette agitation peut donner l’impression d’une activité politique intense sans nécessairement produire un véritable rapport de force.

Or une conférence de presse ne remplace pas une implantation militante. Une déclaration télévisée ne remplace pas une mobilisation populaire. Et une succession d’entretiens ne constitue pas, à elle seule, une organisation politique.

C’est probablement là que KIIRAY se trouve confronté à son premier grand problème.

Le parti du Président dispose de l’autorité institutionnelle du chef de l’Etat. Mais l’autorité institutionnelle ne se transforme pas automatiquement en puissance partisane. Il faut des militants, des structures, des cadres, des relais locaux, une capacité de mobilisation et surtout un récit susceptible de convaincre les électeurs.

PASTEF, lui, possède déjà une machine politique.

Le Parlement, nouvelle scène de la bataille

L’autre trouvaille stratégique de Sonko aura été son installation au perchoir.

En quelques jours, l’ancien Premier ministre écarté du gouvernement est devenu président de l’Assemblée nationale. Et depuis, l’institution parlementaire occupe une place centrale dans l’actualité politique. La session extraordinaire ouverte le 10 août a encore illustré cette capacité du Parlement à redevenir une scène politique majeure.

Ce n’est certainement pas un hasard.

En quittant la Primature, Sonko aurait pu perdre la visibilité institutionnelle qui accompagnait sa fonction. Il l’a, au contraire, déplacée.

Et il l’a déplacée vers une institution dans laquelle son parti dispose d’une majorité écrasante.

Voilà pourquoi son éviction du gouvernement pourrait, avec le recul, apparaître comme une erreur stratégique majeure de ses adversaires : ils ont retiré Sonko de l’exécutif sans retirer à PASTEF sa majorité parlementaire et sans parvenir à marginaliser son chef.

Bien au contraire.

Ils ont contribué à faire du Parlement l’un des principaux théâtres de la confrontation politique.

Le piège de la candidature empêchée

C’est ici que la stratégie devient véritablement redoutable.

Une partie de la classe politique pourrait être tentée de considérer la candidature de Sonko en 2029 comme son talon d’Achille. Et, dès lors, de chercher dans le judiciaire le moyen de l’empêcher de se présenter.

Ce serait peut-être une grave erreur de lecture.

Car PASTEF a déjà vécu cette situation.

En 2024, lorsque Sonko n’avait finalement pas pu participer à la présidentielle, le parti avait désigné Bassirou Diomaye Faye comme candidat. Celui-ci avait remporté l’élection avec le soutien décisif de Sonko et de l’appareil politique qui les réunissait.

L’expérience de 2024 a donc laissé une leçon fondamentale : on peut empêcher une candidature sans nécessairement empêcher une dynamique électorale.

C’est précisément ce qui donne toute sa portée à l’analyse de Thierno Lo lorsqu’il évoque l’hypothèse selon laquelle Sonko pourrait, si les circonstances l’y contraignaient, préparer à nouveau un second candidat.

Il faut évidemment prendre cette hypothèse pour ce qu’elle est : une analyse politique, et non l’annonce officielle d’une décision de PASTEF.

Mais politiquement, elle change tout.

Car si Sonko est le candidat, l’adversaire peut concentrer toute sa stratégie sur Sonko.

Si Sonko peut devenir le désignateur d’un autre candidat, le problème change de dimension.

Il ne s’agit plus d’empêcher un homme de concourir.

Il faut alors empêcher une organisation, un appareil militant, une majorité parlementaire et une dynamique électorale de présenter un autre porte-drapeau.

Et cela devient infiniment plus compliqué.

Sonko n’a peut-être plus besoin d’être candidat pour rester au centre du jeu

C’est probablement la dimension la plus subtile de cette stratégie.

Sonko pourrait progressivement transformer sa candidature personnelle en une possibilité parmi plusieurs scénarios.

Candidat lui-même si les conditions sont réunies.

Chef de parti et faiseur de roi si elles ne le sont pas.

Président de l’Assemblée nationale dans l’intervalle.

Dans tous les cas, il conserve un rôle central.

C’est une position particulièrement confortable pour un responsable politique : l’adversaire doit désormais gagner contre lui, mais aussi contre la possibilité qu’il désigne quelqu’un d’autre.

Et cette possibilité est loin d’être fantaisiste puisque PASTEF a déjà expérimenté avec succès le transfert de sa candidature.

La véritable bataille commence donc maintenant

Le problème posé au camp présidentiel n’est pas simplement de trouver les bons arguments contre Sonko.

Il lui faut construire une alternative politique crédible.

Il lui faut massifier.

Il lui faut occuper le terrain.

Il lui faut produire un récit.

Il lui faut donner à KIIRAY une identité qui ne soit pas simplement celle du parti du président de la République.

Et surtout, il lui faut éviter de passer son temps à courir derrière l’agenda de PASTEF.

Car c’est peut-être cela, finalement, la stratégie la plus dangereuse de Sonko : ne pas chercher à répondre aux autres, mais les obliger à répondre à lui.

Pendant que ses adversaires parlent de Sonko, PASTEF travaille à se renforcer.

Pendant qu’ils cherchent à analyser ses déclarations, le parti travaille à sa massification.

Pendant qu’ils réfléchissent à la manière de neutraliser sa candidature éventuelle, lui semble déjà envisager l’hypothèse d’une candidature alternative.

Et pendant que certains rêvent peut-être encore de régler définitivement le « problème Sonko » par une procédure politico-judiciaire, PASTEF pourrait être en train de préparer le jour où Sonko ne sera même plus indispensable pour porter sa victoire.

C’est là que réside peut-être la stratégie fatale.

Non pas celle qui consisterait à rendre Ousmane Sonko invincible.

Mais celle qui pourrait rendre le phénomène politique qu’il a créé beaucoup plus difficile à neutraliser que l’homme lui-même.

Et si tel est bien le calcul, alors la bataille de 2029 ne se jouera pas seulement autour de la candidature d’Ousmane Sonko.

Elle se jouera autour d’une question beaucoup plus fondamentale :

peut-on empêcher un homme d’être candidat sans être capable d’empêcher son mouvement de gagner ?

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