Diomaye : le pouvoir de nommer, le devoir de rendre des comptes

Par Mamadou Sèye

Le Sénégal assiste à une situation politique inédite : un Président de la République issu d’une alternance portée par PASTEF s’est séparé de cette formation et a créé son propre parti. Depuis, nominations, démissions et limogeages donnent le sentiment d’une recomposition politique qui dépasse largement la seule gestion administrative. La question posée n’est pas celle de la légitimité constitutionnelle du chef de l’Etat. Elle est celle du respect du pacte politique qui avait conduit à l’alternance de 2024.

Personne ne conteste la légitimité constitutionnelle de Bassirou Diomaye Faye. Il est le Président de la République, élu au suffrage universel, et dispose des prérogatives que lui confère la Constitution.

Mais une élection ne fait pas disparaître l’histoire politique qui l’a rendue possible.

En 2024, les Sénégalais n’ont pas seulement élu un homme. Ils ont voté pour un projet porté par une coalition et incarné politiquement par Ousmane Sonko et PASTEF. Le programme « Diomaye Président » comportait notamment des engagements précis sur la reddition des comptes, le renforcement des corps de contrôle, la mise en place d’un Parquet national financier et la suppression des fonds dits « politiques » au profit de fonds spéciaux encadrés par l’Assemblée nationale.

C’est ce contrat politique qu’il faut aujourd’hui regarder en face.

La rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko est désormais consommée. Le Président a lancé, le 25 juillet dernier, Kiiraay – Les Patriotes républicains, nouvelle formation politique issue de la coalition « Diomaye Président ».

Cette décision appartient au Président. Elle relève de sa liberté politique.

Mais elle produit nécessairement des conséquences politiques.

Car les militants qui avaient porté le projet de 2024 n’ont pas tous changé de camp avec le président. PASTEF est demeuré une force politique organisée, avec sa majorité parlementaire autour d’Ousmane Sonko, aujourd’hui président de l’Assemblée nationale.

C’est à partir de là que la situation devient particulièrement sensible.

Le pouvoir présidentiel conserve son pouvoir de nomination. Mais il ne possède pas le pouvoir de nommer les convictions politiques des citoyens.

Un décret peut nommer un directeur général. Il ne peut pas lui ordonner de changer de parti.

Un Président peut choisir ses collaborateurs. Il ne peut pas décréter leur fidélité politique.

Et c’est précisément ce qui donne à la séquence actuelle une portée qui dépasse les simples mouvements dans l’administration.

Le Conseil des ministres du 10 septembre a été marqué par une importante vague de changements à la tête des structures publiques. Le décompte publié par plusieurs médias fait état de 87 DG, PCA et PCS concernés. Plusieurs de ces responsables avaient été nommés sous la période où Ousmane Sonko dirigeait le gouvernement.

PASTEF donne à cette vague une interprétation politique : selon le député Amadou Ba, les responsables écartés l’auraient été pour avoir refusé de rejoindre le parti présidentiel. Ce motif n’apparaît pas dans les communiqués officiels des Conseils des ministres. Il appartient donc au débat politique et doit être traité comme tel.

Mais il serait tout aussi léger de faire comme si la question n’existait pas.

Car les événements qui entourent cette vague de changements donnent matière à interrogation.

Un responsable de PASTEF, Serigne Khadim Bamba Fall, a ainsi annoncé sa démission du Bureau d’accueil, d’orientation et de suivi des Sénégalais de l’extérieur, en déclarant qu’il refusait de « trahir » ses convictions.

Quelques heures auparavant, un autre épisode avait marqué l’opinion : Déthié Diouf avait publiquement refusé sa nomination à la présidence du Conseil d’administration du Grand Théâtre national.

Voilà le fait politique nouveau : le poste ne suffit plus nécessairement à obtenir l’adhésion.

C’est une évolution importante de la culture politique sénégalaise.

Pendant des décennies, la nomination à un poste public a constitué un puissant instrument de reconnaissance, de fidélisation et parfois de récompense politique. Aujourd’hui, des responsables montrent qu’ils peuvent considérer qu’une fonction ne vaut pas l’abandon de leurs convictions.

On peut approuver ou désapprouver leur choix.

Mais on ne peut pas ignorer ce qu’il révèle.

La véritable question posée au président de la République n’est donc pas : « A-t-il le droit de limoger un directeur général ? »

Oui, il en a le pouvoir lorsqu’il agit dans le cadre de ses prérogatives.

La question est ailleurs : quelle logique préside à ces nominations et à ces départs ?

C’est ici que la responsabilité politique du président est engagée.

Un chef de l’Etat ne peut pas être tenu responsable de toutes les décisions prises par ses collaborateurs. Mais il est responsable de l’orientation générale de son pouvoir, du choix de son équipe et de la logique politique qui accompagne ses nominations.

Si la compétence est le critère, qu’elle soit le critère.

Si la loyauté envers l’Etat est le critère, qu’elle soit le critère.

Mais si l’appartenance au parti présidentiel devient progressivement la condition implicite pour accéder ou demeurer à certaines responsabilités, alors le Sénégal serait face à une contradiction majeure avec l’esprit de la rupture annoncée en 2024.

Un Etat ne peut pas devenir l’instrument de consolidation d’un parti.

C’est précisément pourquoi le programme de 2024 demeure essentiel dans le débat.

Ce programme avait promis une autre relation au pouvoir : reddition des comptes, transparence, contrôle des institutions et rupture avec certaines pratiques de l’ancien système.

Le Président a depuis créé son propre parti. C’est son droit.

Mais il doit accepter que les Sénégalais lui posent une question simple : où en est le programme au nom duquel ils ont voté ?

La question est d’autant plus légitime que lePprésident lui-même, lors du lancement de Kiiraay, a affirmé que les responsabilités devaient être « des devoirs et non des récompenses » et que son parti devait avoir pour règle la transparence.

Ces paroles constituent désormais un engagement politique dont il faut mesurer la portée.

Si les responsabilités sont des devoirs, alors elles ne devraient être ni des récompenses partisanes ni des sanctions politiques.

Si la compétence est privilégiée, alors un Sénégalais doit pouvoir servir l’Etat sans être obligé d’adhérer au parti du président.

Et si la rupture avec PASTEF signifie simplement que le Président veut construire une majorité politique autonome, cela peut se comprendre dans une démocratie.

Mais cette construction doit s’effectuer dans le champ politique, pas par la transformation de l’administration en champ de bataille partisan.

C’est là toute la difficulté.

Le Président Diomaye Faye n’est pas un président sans pouvoir. Il dispose au contraire d’un pouvoir considérable.

Mais le pouvoir de nommer n’est pas le pouvoir de convaincre.

Le décret peut changer un fauteuil.

Il ne peut pas changer une conviction.

C’est peut-être la grande leçon de la séquence actuelle.

Et c’est aussi pourquoi les événements de ces dernières heures méritent mieux que les invectives des réseaux sociaux.

Ils posent une question fondamentale pour la démocratie sénégalaise : après avoir changé les hommes au sommet de l’Etat, allons-nous également changer la conception du pouvoir pour laquelle les Sénégalais avaient voté ?

Le Président de la République a le droit de construire sa majorité.

Les Sénégalais ont, eux, le droit de lui demander des comptes sur le programme qui a conduit à son élection.

C’est cela, la démocratie.

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