Par Mamadou
Dans sa longue tribune publiée au lendemain de la Déclaration de politique générale du Premier ministre Al Amine Lô, l’ancien ministre de l’Economie, du Plan et de la Coopération ne règle aucun compte et ne renie pas le cap de l’alternance de mars 2024. Il entreprend plutôt de préciser ce qu’il entend par « transformation systémique ». Une lecture attentive de son texte fait apparaître une véritable doctrine : libérer l’Etat central, responsabiliser les territoires, libérer les citoyens et déplacer le centre de gravité du développement.
Il faut d’abord prendre Abdourahmane Sarr au mot.
Son texte commence par une précaution qui en donne probablement la clef de lecture. Tant qu’il appartenait au gouvernement, explique-t-il, il assumait la synthèse élaborée collectivement et la solidarité qui en découlait. N’étant plus membre du gouvernement, il revendique désormais une autre responsabilité : parler librement.
Cette liberté ne signifie donc ni rupture ni opposition de principe. Elle signifie que l’économiste peut désormais distinguer, dans la politique de transformation élaborée depuis mars 2024, ce qui relevait de la synthèse gouvernementale et ce qui constituait plus précisément sa propre conception.
C’est cette distinction qui donne son sens à toute la tribune.
Une histoire des idées de la transformation
Sarr commence par rétablir une chronologie.
Dès juin 2024, son ministère travaillait sur une première proposition de stratégie nationale intitulée « Stratégie de transformation systémique du Sénégal », ou ST2S. Parallèlement, d’autres travaux étaient engagés autour de la Vision à long terme et du futur Masterplan.
Ces travaux ne traduisaient pas exactement la même philosophie.
La ST2S partait d’une interrogation fondamentale : par quel système le développement est-il produit ? Elle mettait au premier plan la liberté économique, le secteur privé comme moteur, la responsabilisation des territoires, les villes-épicentres et la redéfinition des fonctions de l’État.
L’autre approche accordait davantage de place à l’Etat stratège, à la transformation de l’appareil productif, aux filières, aux pôles de spécialisation et à une politique industrielle assumée. Sarr identifie explicitement cette sensibilité comme celle d’Ousmane Sonko et du Président Bassirou Diomaye Faye.
Il ne présente pas cette différence comme une opposition irréconciliable. Au contraire, il montre comment une synthèse s’est progressivement construite, notamment dans la Stratégie nationale de développement 2025-2029 puis dans la Déclaration de politique générale d’Ousmane Sonko de décembre 2024.
Cette synthèse, souligne-t-il, avait intégré plusieurs éléments de sa propre conception : liberté économique, secteur privé moteur de la création de richesse et d’emplois, recul du centralisme, libération du potentiel des terroirs, rôle des villes-épicentres et mobilisation de l’épargne domestique en monnaie locale.
L’exégèse de Sarr commence donc par une idée essentielle : la transformation systémique n’est pas pour lui un slogan mais une manière différente de concevoir la production même du développement.
Transformer quoi ?
C’est probablement la question centrale de la tribune.
Transformer une économie peut vouloir dire industrialiser, développer des filières, transformer localement les matières premières ou produire davantage de ce que nous consommons.
Transformer peut également vouloir dire améliorer les conditions de vie : mieux se loger, mieux se soigner, mieux éduquer, réduire les inégalités.
Mais pour Sarr, une transformation véritablement systémique doit remonter plus haut.
Quel système produit le développement ? Qui décide ? Qui investit ? Qui finance ? Qui exécute ? A quelle échelle ? Avec quelles libertés et quelles responsabilités ?
Sa réponse tient en trois propositions : libérer l’Etat central, libérer les territoires et libérer les citoyens.
Tout le reste découle de cette architecture.
Libérer l’Etat ne signifie pas l’affaiblir
Voilà une première précision importante.
Le « souverainisme libéral » revendiqué par Sarr ne correspond ni à l’effacement de l’Etat ni au laisser-faire. Il veut au contraire rendre à l’Etat la possibilité d’exercer pleinement les responsabilités qui sont réellement les siennes.
Son diagnostic est que l’Etat sénégalais a progressivement été conduit à devenir l’instrument principal du développement : il identifie les besoins, conçoit les projets, emprunte, investit, subventionne, exploite parfois lui-même, puis se retrouve confronté aux limites financières du modèle.
D’où la question qu’il considère comme préalable à tout investissement public :
Pourquoi cet investissement doit-il être porté par l’Etat ?
La question est décisive parce que Sarr distingue trois notions souvent confondues : responsabilité publique, financement public et production publique.
Un projet peut être d’intérêt général sans être financé par la dette publique. Il peut relever d’une entreprise, d’une concession, d’un partenariat ou d’un territoire.
L’Etat stratège, dans cette conception, n’est donc pas celui qui fait tout. C’est celui qui sait ce qui relève de lui et ce qui ne relève pas de lui.
La liberté comme principe, l’intervention comme exception justifiée
Il serait pourtant erroné de déduire de cette conception que Sarr récuse la planification.
Il dit exactement l’inverse.
L’Etat est nécessairement amené à choisir. Construire une autoroute plutôt qu’une autre, localiser un port, organiser un réseau énergétique, investir dans la recherche ou corriger une externalité sont autant de décisions qui modifient la structure productive.
Mais Sarr pose une règle : la liberté est le principe et l’intervention stratégique doit être justifiée.
Il ne souhaite donc pas un Etat qui sélectionne d’abord les filières, les entreprises et les projets qui devront incarner l’avenir économique du pays.
Son modèle est différent : identifier des entreprises qui réussissent, comprendre les contraintes auxquelles elles sont confrontées, expérimenter des solutions et, lorsque ces contraintes sont générales, transformer les solutions en réformes générales.
L’entreprise devient alors, selon sa logique, un laboratoire de réforme.
Le but n’est pas de fabriquer quinze « champions nationaux » sous perfusion publique. Il est de créer un environnement dans lequel des centaines d’acteurs peuvent émerger.
Libérer les territoires
La deuxième dimension de sa pensée est territoriale.
Pour Sarr, la souveraineté ne peut pas être exclusivement celle de l’Etat central.
Elle doit aussi appartenir aux territoires.
C’est pourquoi il se montre méfiant à l’égard d’une territorialisation qui consisterait simplement à transporter vers les régions des projets conçus à Dakar.
Décentraliser l’exécution n’est pas nécessairement décentraliser la décision.
Son idée du territoire repose davantage sur la ville-épicentre, conçue comme un espace humain et économique suffisamment dense pour créer un marché, attirer des investissements, favoriser la spécialisation, l’innovation et la productivité.
Il introduit ici une notion particulièrement intéressante : le dividende de densité.
À côté des dividendes démographique et démocratique, la concentration urbaine peut produire un avantage économique. Encore faut-il organiser les villes, les relier aux espaces environnants, leur donner des responsabilités et des moyens.
Puis laisser les territoires découvrir progressivement leurs propres spécialisations.
C’est ici que surgit une formule révélatrice de sa philosophie : « Autant de concurrence que possible, autant de planification que nécessaire à l’échelle où cette planification est nécessaire. »
Touba comme laboratoire territorial
L’exemple de Touba permet à Sarr de rendre sa pensée concrète.
On peut regarder Touba comme une ville religieuse particulière nécessitant un accompagnement spécifique.
Mais on peut aussi la regarder comme une immense concentration humaine générant un marché, des besoins et des possibilités considérables de spécialisation et de productivité.
Dès lors, les questions changent.
Que sait déjà faire efficacement la communauté ? Que doit faire la collectivité ? Que doit organiser le pôle ? Quelles fonctions nécessitent réellement l’échelle nationale ?
La question n’est donc plus seulement : que doit faire l’Etat pour Touba ?
Elle devient : que peuvent faire Touba, ses habitants, ses entreprises et ses collectivités, et à quel moment l’intervention de l’Etat devient-elle nécessaire ?
C’est toute la logique de la subsidiarité qui apparaît ici.
Libérer les citoyens
La troisième libération est peut-être la plus profonde.
Pour Sarr, le développement n’est pas quelque chose que l’Etat « produit » pour les citoyens.
Les citoyens travaillent, entreprennent, épargnent, investissent, innovent, s’associent et se montrent solidaires.
Il reprend alors les expressions wolof invoquées par le Premier ministre : « Yàlla Yàlla, bay sa tool », « Nit nitay garabam », auxquelles il ajoute sa propre référence à « Moom sa bopp, menel sa bopp ».
Il en propose une lecture politique et économique : la responsabilité individuelle et collective doit devenir une composante du développement.
Le civisme ne saurait donc se réduire au paiement de l’impôt.
Payer l’impôt est nécessaire, mais la responsabilité du citoyen commence bien avant et continue bien au-delà.
Elle réside dans la capacité à produire, entreprendre, épargner, investir, coopérer et prendre en charge une partie de la vie collective.
C’est pourquoi Sarr insiste sur la nécessité d’articuler solidarité et subsidiarité.
La solidarité doit exister. Mais elle ne doit pas conduire mécaniquement à faire de l’Etat central le remède à tous les problèmes.
La solidarité doit être organisée à plusieurs niveaux : familles, communautés, associations, mutualités, territoires et Etat national.
L’État conserve une responsabilité particulière envers ceux que les autres mécanismes ne peuvent suffisamment protéger.
Mais toute dépense souhaitable n’a pas nécessairement vocation à être publique ; et toute dépense publique n’a pas nécessairement vocation à relever de l’État central.
Une autre conception de la fiscalité et de la redistribution
Cette philosophie conduit naturellement Sarr vers la question des subventions.
Son exemple de l’énergie est révélateur.
Il défend ce qu’il appelle la « vérité des prix », estimant que les subventions généralisées peuvent devenir un instrument de redistribution mal ciblé.
Son raisonnement consiste à demander : à quelle échelle et par quel instrument voulons-nous redistribuer ?
Autrement dit, une politique sociale ne devient pas nécessairement plus juste parce qu’elle passe par le prix de l’énergie.
La question de la solidarité doit d’abord être explicitée, puis financée par le mécanisme fiscal approprié.
C’est une conception profondément économique de la justice sociale : ne pas confondre politique de prix, politique fiscale et politique de redistribution.
Le redressement n’est pas la transformation
La dernière grande partie de la tribune porte sur la dette et le Plan de redressement économique et social.
Ici encore, Sarr ne nie pas la nécessité du redressement.
Il considère indispensables la restauration de la crédibilité budgétaire, la maîtrise de la dette, la vérité des comptes et le retour progressif aux normes communautaires de déficit.
Mais il établit une distinction fondamentale :
le redressement est une condition de la transformation ; il n’est pas la transformation.
Le PRES devait, selon lui, être un pont.
Il devait permettre de sortir des déséquilibres hérités pour changer le système qui les avait produits.
C’est pourquoi il refuse que le redressement financier se transforme en nouvelle stratégie de développement.
Cette distinction est capitale pour comprendre toute sa tribune.
La question de la dette devient alors une question de modèle.
Sarr défend l’idée que le Sénégal dispose d’une capacité plus importante qu’on ne le pense à mobiliser l’épargne régionale en FCFA. L’appartenance à l’UEMOA ne devrait donc pas seulement être perçue comme une contrainte monétaire ; elle peut aussi constituer une ressource.
Il imagine ainsi un approfondissement de l’espace monétaire et financier régional permettant de réduire progressivement la dépendance à l’endettement en devises.
Ce passage est sans doute l’un des plus techniques de son texte, mais il est essentiel : la souveraineté économique ne se réduit pas à produire davantage ; elle suppose aussi de savoir comment financer son développement.
La question ultime : améliorer le modèle ou en changer ?
C’est finalement ici que toute la tribune converge.
Sarr reconnaît que la nouvelle DPG propose une méthode améliorée : sélection des projets, études préalables, banque de projets, nouvelles modalités de financement, maîtrise d’ouvrage territorialisée, contrats de performance, évaluation.
Il ne nie pas ces progrès.
Mais il pose une question plus radicale :
Cette meilleure méthode change-t-elle le système ?
Pour lui, l’ancien modèle n’était pas une économie administrée. Le marché existait, le secteur privé aussi, et l’économie était ouverte aux capitaux internationaux.
Mais l’État demeurait le principal stratège du développement.
Sarr considère que ce modèle a conduit à une dépendance accrue à l’épargne extérieure, à la dette en devises et au déficit commercial.
D’où sa formule, qui résume probablement toute sa démarche :
« Faire mieux l’Etat-développeur n’est pas transformer le système du développement. »
La transformation systémique, telle qu’il la conçoit, consiste donc à déplacer les responsabilités.
L’Etat doit faire ce que lui seul peut faire.
Les territoires doivent pouvoir décider davantage de ce qui relève de leur échelle.
Les entreprises doivent disposer de la liberté nécessaire pour créer.
Les citoyens doivent devenir davantage producteurs de leur propre développement.
Et la planification elle-même doit changer d’échelle : planifier ce qui est commun, là où cela est commun ; laisser de la liberté partout où l’initiative peut produire de meilleurs résultats.
C’est une conception de la souveraineté qui ne se réduit donc pas au renforcement de l’Etat.
Pour Abdourahmane Sarr, être souverain, c’est être libre de choisir — et cette liberté doit être distribuée entre plusieurs niveaux de la société.
C’est pourquoi son « souverainisme libéral » n’est ni un abandon du rôle de l’Etat ni une célébration naïve du marché.
C’est une tentative de répondre à une question fondamentale : comment faire en sorte que le Sénégal ne soit plus seulement un pays où l’État produit le développement pour les citoyens, mais un pays où l’Etat, les territoires, les entreprises et les citoyens produisent ensemble leur propre développement, chacun à la bonne échelle ?
C’est, au fond, tout le sens que Sarr donne à la transformation systémique.
Et c’est probablement à partir de cette définition, plus que de la polémique autour de la dette ou du FMI, que son texte doit être lu.