Par Mamadou Sèye
Il se passe quelque chose d’assez inédit dans la vie politique sénégalaise. Le pouvoir limoge. Beaucoup. A tel point que le limogeage semble presque devenu un mode ordinaire de gouvernement.
Le dernier Conseil des ministres en a fourni une illustration spectaculaire avec une avalanche de nominations et de remplacements à la tête de directions générales, d’agences et d’autres structures publiques.
On pourrait considérer cela comme l’exercice normal du pouvoir de nomination du Président de la République. Et juridiquement, personne ne peut contester au chef de l’Etat cette prérogative.
Mais la politique ne se réduit jamais au droit.
Lorsque les changements deviennent massifs, répétés et presque systématiques, il faut regarder ce qu’ils produisent dans le pays.
Et ce qui apparaît aujourd’hui est pour le moins surprenant.
Des directeurs généraux sont remplacés.
D’autres attendent leur tour.
Certains responsables ne semblent même plus attendre d’être congédiés : ils prennent les devants et démissionnent.
Khadim Bamba Fall a donné à cette nouvelle situation une formule aussi inattendue que révélatrice : il explique avoir attendu longtemps d’être limogé et, puisque cela tardait à venir, avoir finalement décidé de démissionner.
Il faut presque en rire.
Mais derrière le rire se trouve une question sérieuse.
Que signifie un pouvoir dont certains responsables semblent attendre le limogeage comme une délivrance ?
Et surtout, que signifie le fait que le limogeage, au lieu d’être vécu comme une disgrâce, puisse parfois être accueilli avec une forme de soulagement ?
Nous voilà devant une curieuse inversion des rapports de pouvoir.
Autrefois, être limogé constituait généralement un événement politique. Aujourd’hui, dans certains cas, on pourrait presque croire que le véritable embarras consiste à rester.
Le plus étonnant encore est que ceux qui quittent leurs fonctions ne disparaissent nullement de la vie publique. Ils retrouvent leurs amis, leurs familles, leurs réseaux et leurs convictions.
Certains se retrouvent autour d’un bon thiéboudieune.
Et, comme cela arrive souvent au Sénégal, on peut même les voir danser.
Le fauteuil est parti.
L’homme est resté.
Et c’est peut-être là une première leçon pour le pouvoir : un poste ne crée pas nécessairement une fidélité politique durable.
On peut nommer quelqu’un.
On peut le remercier.
On peut le remplacer.
Mais on ne possède ni ses convictions ni son avenir politique.
C’est dans ce contexte qu’il faut regarder avec attention la position de Boubacar Camara.
Le ministre de l’Enseignement supérieur a publiquement affirmé qu’Ousmane Sonko avait été un excellent Premier ministre.
Il ne s’est pas arrêté là. Il a également indiqué qu’il ne rejoindrait pas le parti présidentiel parce qu’il possède son propre parti.
Puis il appelle à dépasser les clivages politiques et à travailler, estimant que le problème du Sénégal est avant tout économique.
On peut naturellement prendre ces déclarations au pied de la lettre.
Mais on peut aussi les lire politiquement.
Dans le contexte actuel, le message est difficile à ne pas entendre :
je travaille dans le gouvernement, mais je garde mon identité politique ; je ne renie pas Sonko ; je ne rejoins pas le parti présidentiel.
Ce n’est pas une déclaration de guerre.
Ce n’est même pas une déclaration d’opposition.
Mais c’est incontestablement une déclaration d’autonomie.
Et dans le climat politique actuel, cette autonomie peut être perçue comme une provocation.
Boubacar Camara sait évidemment ce qu’il dit.
Il connaît la politique.
Il connaît les rapports de force.
Et il sait qu’en affirmant publiquement de telles positions, il prend le risque de déplaire à ceux qui considèrent que l’appartenance au gouvernement devrait aller de pair avec l’alignement politique.
D’où cette interrogation, volontairement provocatrice :
Boubacar Camara est-il en train de demander son limogeage sans prononcer le mot ?
Peut-être.
Peut-être pas.
Mais il faut reconnaître que le contexte rend cette interprétation plausible.
Et si demain certains réclament son départ, il ne faudra pas nécessairement y voir une surprise.
Il aura, en quelque sorte, déjà préparé ses bagages.
Mais le problème dépasse largement le cas Boubacar Camara.
Il concerne désormais le Président de la République lui-même.
Car un chef d’Etat doit évidemment pouvoir changer ses collaborateurs.
Il doit pouvoir nommer ceux en qui il croit.
Il doit pouvoir écarter ceux dont il considère que le travail n’est pas satisfaisant.
Il doit pouvoir renouveler son administration.
Mais le limogeage ne saurait constituer un programme politique.
Un pays ne se gouverne pas en se demandant chaque semaine qui sera remplacé au prochain Conseil des ministres.
Le véritable programme d’un gouvernement devrait être ailleurs : produire, investir, réformer, créer des emplois, redresser les finances publiques, améliorer l’école, la santé, l’agriculture, l’administration et les conditions de vie.
Le remplacement des hommes est un instrument.
Il ne peut devenir une finalité.
Et c’est précisément pourquoi le Président Bassirou Diomaye Faye devrait regarder attentivement ce phénomène.
Lorsque des hommes sont limogés en nombre, c’est une décision du pouvoir.
Lorsque des hommes refusent certaines fonctions, lorsque des responsables boudent, lorsque des ministres ne souhaitent pas être reconduits ou lorsque certains préfèrent partir plutôt que d’attendre leur remplacement, c’est aussi un message adressé au pouvoir.
Et un pouvoir intelligent écoute les messages qui lui sont adressés, y compris ceux qu’il n’a pas envie d’entendre.
Il y a plus préoccupant encore.
Un Président peut conserver toute sa légitimité constitutionnelle et voir parallèlement s’effriter son crédit populaire.
Il peut être respecté en tant que Président de la République tout en étant de moins en moins aimé comme dirigeant politique.
Il peut être reconnu dans sa fonction et, simultanément, être ignoré par une partie de la population.
Le statut demeure. L’adhésion s’érode.
Nous venons précisément de nous interroger sur cette impopularité qui constitue l’une des épreuves les plus difficiles du pouvoir.
Et il serait paradoxal de constater les symptômes sans chercher à comprendre leurs causes.
Pourquoi le Président semble-t-il aujourd’hui si peu présent au contact direct des populations ?
Pourquoi cette distance entre le pouvoir et ceux qui l’ont porté ?
Pourquoi cette impression, chez beaucoup de Sénégalais, que les grandes batailles politiques se déroulent désormais loin d’eux ?
Ce sont des questions que personne ne devrait avoir peur de poser.
Respecter le Président de la République ne signifie pas le placer au-dessus de la critique.
Respecter la fonction présidentielle signifie précisément accepter qu’elle soit soumise au regard vigilant des citoyens et de la presse.
Et le rôle d’un éditorialiste n’est pas de flatter le pouvoir.
Il est de lui parler lorsque quelque chose mérite d’être dit.
Il faut donc le dire : le Sénégal ne peut pas avoir comme principal spectacle politique une succession de limogeages.
Les Sénégalais attendent autre chose.
Ils attendent des résultats.
Ils attendent une direction.
Ils attendent une mobilisation nationale autour d’un projet.
Ils attendent surtout de sentir que ceux qui gouvernent vivent dans le même pays qu’eux.
Cette question prend une importance particulière à l’approche des Jeux olympiques de la jeunesse.
Le Sénégal va accueillir un événement qui devrait être une formidable fête nationale, un moment de fierté collective et une occasion de montrer au monde une jeunesse sénégalaise conquérante.
Mais un grand événement ne se décrète pas.
Il se prépare avec les populations.
Il se partage.
Il se raconte.
Il se vit.
Si le peuple ne se sent pas suffisamment associé à cette échéance, le risque n’est pas seulement organisationnel. Il est politique.
On pourrait réussir les infrastructures et manquer la mobilisation populaire.
On pourrait réussir l’événement administratif et rater l’événement national.
Et ce serait dommage.
Car le Sénégal mérite mieux que cela.
Il mérite un pouvoir qui ne se contente pas de changer les hommes, mais qui donne envie aux Sénégalais de participer à son projet.
C’est pourquoi les limogeages actuels doivent être regardés non pas comme une simple affaire de nominations, mais comme un signal politique à interpréter.
Le Président a parfaitement le droit de choisir ses collaborateurs.
Mais lorsque les collaborateurs eux-mêmes commencent à envoyer des signaux de distance, le chef de l’Etat doit peut-être se poser une question simple :
Est-ce seulement mon entourage qu’il faut changer, ou ma manière de gouverner qu’il faut interroger ?
La réponse appartient au Président.
Mais le pays, lui, regarde.
Et il devient de plus en plus difficile de lui demander de ne pas voir ce qu’il voit.