Quand la barbe devient un argument politique

Par Mamadou Sèye

Il fut un temps où, au Sénégal, on combattait les idées par les idées. On discutait d’un programme, d’un parcours, d’un bilan, d’une conception de l’Etat. Aujourd’hui, voilà que certains en sont réduits à scruter une barbe et un arbre généalogique. Il faut croire que le débat public a parfois de curieuses façons de chercher ses arguments.

Bassirou Kébé est aujourd’hui secrétaire général adjoint de PASTEF. Il a auparavant dirigé la Société nationale des Habitations à loyer modéré. Il est devenu, depuis son départ de la SN-HLM, une voix régulièrement présente dans le débat public. Son franc-parler n’est pas nouveau. Il s’est notamment exprimé publiquement sur les rapports entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, affirmant connaître le premier depuis longtemps et avoir eu avec lui une proximité plus ancienne qu’avec le second.

On peut contester ses analyses. On peut discuter ses positions. On peut considérer que son interprétation de l’évolution du pouvoir et du projet porté devant les Sénégalais est erronée. C’est même la règle normale d’une démocratie : la parole publique appelle la contradiction publique.

Mais voilà qu’à défaut de répondre à ce qu’il dit, certains préfèrent désormais parler de sa barbe.

Et lorsqu’ils ne parlent pas de sa barbe, ils parlent de sa famille.

Bassirou Kébé serait le fils ou le petit-fils d’une famille fortunée. Comme si être né dans une famille aisée constituait désormais une faute politique. Comme si l’origine sociale devait déterminer la légitimité d’une parole. Comme si un homme devait commencer par présenter ses excuses pour les conditions matérielles dans lesquelles il est né avant d’avoir le droit de participer au débat national.

C’est une drôle de conception de l’égalité.

Le Sénégal a pourtant connu des personnalités politiques venues de milieux sociaux très différents. Certains ont revendiqué leurs origines modestes, avec une légitime fierté. Cela mérite le respect. Mais la pauvreté n’est pas davantage un titre de noblesse que la richesse n’est une tare.

Personne ne choisit sa famille à la naissance.

Ce qui peut être discuté, en revanche, c’est ce que chacun fait de l’héritage qu’il reçoit : une fortune, un nom, une éducation, un réseau, une expérience, ou simplement une mémoire familiale.

Et dans le cas de Bassirou Kébé, le nom de Ndiouga Kébé n’est pas celui d’un inconnu dans l’histoire économique du Sénégal. Les archives de la famille Kébé retracent notamment la création de Holding Kébé en 1981, après le développement de plusieurs entreprises familiales, et son implantation dans différents secteurs de l’économie sénégalaise.

Alors quoi ?

Faudrait-il reprocher à un petit-fils d’avoir eu un grand-père entrepreneur ?

Faudrait-il demander à un fils de riche de se présenter devant le tribunal permanent des origines avant de pouvoir parler de politique ?

Et pourquoi faudrait-il considérer comme suspect celui qui vient d’une famille qui a réussi à créer de la richesse et des emplois ?

Le débat devient franchement surréaliste.

Il y a d’ailleurs une petite leçon d’histoire politique que certains feraient bien de ne pas oublier. Karl Marx n’est pas né dans une famille ouvrière. Friedrich Engels encore moins. Lénine n’était pas davantage issu des bas-fonds de la société russe. Cela n’a pas empêché ces hommes de produire une pensée qui allait profondément bouleverser l’histoire du monde.

L’origine sociale ne préjuge donc ni de la pensée, ni du courage, ni des convictions.

Elle ne garantit rien non plus.

C’est précisément pour cela que Bassirou Kébé doit être jugé sur ce qu’il dit et sur ce qu’il fait.

Son passage à la SN-HLM peut être discuté. Sa gestion peut être examinée. Ses prises de position peuvent être combattues. Son parcours politique peut être interrogé. Et s’il affirme que le pouvoir s’est éloigné du projet présenté aux Sénégalais, ceux qui ne partagent pas cette lecture disposent de toute la liberté nécessaire pour démontrer le contraire.

Voilà le débat que nous aimerions entendre.

Pas celui qui consiste à compter les poils d’une barbe.

Il y a même quelque chose d’assez ironique dans cette polémique lorsque l’on sait que Bassirou Kébé, durant son passage à la SN-HLM, avait choisi, selon les témoignages rapportés autour de sa gestion, d’utiliser son propre véhicule plutôt que de s’en remettre à certains avantages matériels attachés à sa fonction. Ce comportement ne suffit évidemment pas à établir la qualité d’une gestion publique. Mais il montre au moins combien l’argument de la richesse familiale est insuffisant pour expliquer le comportement d’un individu dans ses responsabilités publiques.

Un homme riche peut être sobre.

Un homme pauvre peut être dépensier.

Un homme issu d’une grande famille peut servir correctement l’intérêt général.

Un homme issu d’une famille modeste peut, lui aussi, se montrer indélicat.

La République ne fonctionne pas avec ces catégories.

Elle fonctionne avec des actes, des règles, des comptes à rendre et des responsabilités.

Le plus inquiétant, dans cette affaire, n’est donc peut-être même pas ce qui est dit sur Bassirou Kébé. C’est ce que cela révèle de notre conversation nationale.

Nous sommes en train de perdre quelque chose.

La dispute politique ne porte plus toujours sur les idées. Elle glisse vers les personnes, puis vers les familles, puis vers les apparences. Aujourd’hui une barbe. Demain une naissance. Après-demain une maison, un quartier, une confrérie, une école, une fortune familiale.

Et pendant ce temps, les vrais sujets restent là.

L’emploi des jeunes. Le coût de la vie. Le logement. La dette. Les finances publiques. L’école. La santé. L’industrie. L’agriculture. La transformation économique. La gouvernance. La place du Sénégal dans un monde en pleine recomposition.

Voilà les sujets qui devraient faire transpirer les polémistes.

Pas la barbe de Bassirou Kébé.

Pas le compte en banque de son grand-père.

La démocratie sénégalaise mérite mieux que ces petites batailles de cour d’école.

Nous avons suffisamment de matière pour nous opposer sur les idées sans aller chercher querelle aux ancêtres.

Et si nous commencions simplement par répondre à ce que dit l’autre ?

Ce serait déjà une belle manière de réhabiliter le débat politique.

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