Quand la raison descend dans l’arène

Par Mamadou Sèye

Il arrive un moment où il faut cesser de répondre à une polémique par une autre polémique et poser la seule question qui vaille : que devient la raison lorsqu’un intellectuel se met à parler comme un polémiste ?

La question mérite d’être posée à Mary Teuw Niane.

Non pas parce qu’il serait interdit à un universitaire, à un mathématicien, à un ancien ministre ou à un directeur de cabinet du président de la République de critiquer Ousmane Sonko. Bien au contraire. Dans une démocratie, personne ne devrait être soustrait à la critique, fût-il le plus populaire des hommes politiques.

Mais précisément parce que Mary Teuw Niane est un intellectuel, il devrait savoir que la liberté de critiquer impose une responsabilité proportionnelle dans le choix des mots.

Or voilà qu’il nous parle de « gourou » et de « secte ». Il décrit des hommes et des femmes qui auraient remis leur conscience, leur cerveau et leur dignité entre les mains d’un seul homme. Il évoque le « troupeau sans berger », le renoncement à penser, l’aveuglement, puis annonce la chute du gourou et la délivrance d’une société qui retrouverait enfin sa raison.

Le procédé est habile.

Très habile même.

Mais c’est précisément parce que Mary Teuw Niane aime les mots qu’il faut le retrouver sur le terrain des mots.

Une métaphore n’est pas innocente lorsqu’elle devient une arme politique. Et le vocabulaire de la secte n’est pas une simple figure de style. Il ne décrit pas seulement un comportement : il disqualifie symboliquement ceux auxquels il s’applique.

Dire d’une organisation politique qu’elle est une secte, ce n’est pas seulement lui reprocher le culte du chef. C’est installer dans l’esprit du lecteur l’idée d’une communauté privée de raison, composée d’adeptes, de disciples et de fanatiques. Quant au « gourou », il ne désigne pas simplement un leader contesté : il suggère une relation d’emprise.

C’est donc un vocabulaire extraordinairement lourd.

Et l’on est en droit de demander à un professeur de mathématiques s’il a vérifié son équation avant de publier le résultat.

Car il y a quelque chose d’étrange dans cette démonstration : Mary Teuw Niane ne nomme personne, mais tout le monde comprend.

Pourquoi alors cette prudence du nom propre ?

Si la démonstration est scientifique, qu’elle soit scientifique jusqu’au bout. Si elle est politique, qu’elle assume son objet. Si elle est philosophique, qu’elle produise des concepts plutôt que des insinuations.

L’intellectuel ne gagne rien à transformer l’allusion en substitut de l’argument.

Il y a plus troublant encore.

Quelques semaines auparavant, Mary Teuw Niane consacrait déjà une tribune à « l’imposteur », développant une charge contre la figure du leader et le culte de la personnalité.

Nous ne lui reprocherons évidemment pas de changer d’opinion. Changer d’opinion est parfois la preuve que l’intelligence travaille.

Mais changer de vocabulaire sans expliquer le chemin intellectuel qui conduit d’une position à une autre pose une autre question : celle de la cohérence.

Car la politique n’interdit pas la contradiction. Elle exige simplement qu’on l’explique.

Et c’est ici que le passé intellectuel et politique de Mary Teuw Niane rend l’affaire plus intéressante encore.

Il fut de la gauche. Il connaît donc, ou devrait connaître, cette vieille tradition intellectuelle qui se méfie précisément de la personnalisation excessive du pouvoir, de la confiscation de la conscience individuelle et de la réduction du peuple à une masse que l’on conduit.

Mais la gauche historique n’a jamais enseigné que l’on combat une conception politique en transformant ses adversaires en troupeau.

Elle a enseigné le débat.

La contradiction.

La dialectique.

La confrontation des idées.

La nécessité de convaincre plutôt que d’humilier.

C’est là que notre mathématicien devrait peut-être retourner à ses fondamentaux.

En mathématiques, une hypothèse n’est pas une conclusion. Une intuition n’est pas une démonstration. Une corrélation n’est pas nécessairement une causalité. Et surtout, on ne transforme pas un résultat souhaité en vérité simplement parce que l’on aimerait qu’il soit vrai.

Transposons cette discipline élémentaire au débat politique.

Si Sonko est un gourou, démontrons-le.

Si Pastef est une secte, établissons-le.

Si ses militants ont abandonné leur conscience individuelle, montrons-le.

Si les Sénégalais qui soutiennent encore cet homme ont « remis leur cerveau » entre ses mains, produisons les preuves.

Mais attention : le peuple n’est pas un objet mathématique que l’on peut réduire à une équation commode.

Les centaines de milliers de Sénégalais qui ont porté un projet politique ne sont pas devenus soudainement incapables de penser parce qu’ils ne pensent pas comme Mary Teuw Niane.

Le désaccord n’est pas la preuve de la maladie mentale.

Le militantisme n’est pas la preuve de la servitude.

L’admiration n’est pas nécessairement le culte.

Et le vote massif pour un homme ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une emprise sectaire.

Sinon, il faudrait réécrire une bonne partie de l’histoire politique du monde.

Et c’est ici que l’intellectuel doit se méfier d’une tentation vieille comme la politique : confondre son propre jugement avec la mesure de la raison des autres.

Le problème n’est donc pas que Mary Teuw Niane critique Sonko.

Le problème est qu’il semble parfois vouloir définir ceux qui ne pensent pas comme lui avant même d’avoir réfuté ce qu’ils pensent.

Or c’est précisément le contraire de la démarche intellectuelle.

Un intellectuel digne de ce nom ne dit pas : « Vous êtes une secte, donc votre pensée est fausse. »

Il dit : « Voici votre thèse. Voici ses prémisses. Voici les contradictions que j’y relève. Voici les faits qui la démentent. Voici pourquoi je la récuse. »

Voilà la différence entre l’argument et l’étiquette.

Entre la réfutation et l’invective savante.

Entre la pensée et son simulacre.

Et puisque Mary Teuw Niane semble particulièrement attaché à la question de la raison, il devrait peut-être méditer la trajectoire de quelques-uns de nos grands intellectuels contemporains.

Souleymane Bachir Diagne peut être engagé sans devenir procureur.

Boubacar Boris Diop peut être d’une radicalité intellectuelle redoutable sans réduire son adversaire à une créature dépourvue de conscience.

Mamoussé Diagne peut manier la philosophie, la rhétorique et la critique sans faire de l’injure le substitut du raisonnement.

Felwine Sarr peut contester profondément un ordre politique, économique ou intellectuel sans avoir besoin de transformer ses contradicteurs en troupeau.

Je me permets ici une remarque personnelle. J’ai eu le privilège d’être l’étudiant de Souleymane Bachir Diagne et de Mamoussé Diagne. Je sais donc, pour l’avoir appris sur les bancs de l’université, que la véritable exigence intellectuelle n’a jamais eu besoin de l’invective pour s’imposer.

La pensée peut être tranchante sans être vulgaire.

La critique peut être impitoyable sans être méprisante.

L’intelligence peut réduire une thèse en poussière sans jamais réduire l’homme qui la porte à cette poussière.

C’est peut-être cela, la marque du véritable intellectuel : frapper l’idée avec une telle précision qu’il n’a nul besoin de frapper l’homme.

Pourquoi ?

Parce que la hauteur intellectuelle impose une certaine économie de la violence verbale.

Ce n’est pas de la faiblesse.

C’est précisément une forme de puissance.

L’invective est souvent le refuge de celui qui veut gagner rapidement une bataille symbolique. L’argumentation, elle, accepte la lenteur. Elle accepte le risque de la réfutation. Elle accepte même cette chose devenue rare dans le débat politique : la possibilité d’avoir tort.

Voilà peut-être ce que Mary Teuw Niane devrait méditer.

Il y a chez Achille Mbembe une interrogation féconde sur les conditions dans lesquelles la raison peut se trouver capturée par les intérêts, les affects et les pulsions de l’arène politique. Le danger n’est jamais très loin lorsque l’intelligence cesse de produire de la distance critique et commence à produire des justifications.

Car il existe une étrange maladie de l’intellectuel engagé : croire qu’il pense encore librement alors qu’il a déjà commencé à penser pour un camp.

Et le pouvoir rend cette maladie plus dangereuse encore.

Parce qu’un simple professeur qui publie une tribune n’engage finalement que lui-même.

Mais lorsqu’un directeur de cabinet du Président de la République parle, même dans une tribune personnelle, sa parole politique change de poids.

Elle est scrutée.

Interprétée.

Instrumentalisée.

Elle peut rassurer ou inquiéter.

Rassembler ou fracturer.

Servir l’autorité qu’il accompagne ou l’affaiblir.

C’est pourquoi il faut poser à Mary Teuw Niane une question qui n’a rien d’une attaque personnelle :

Est-ce ainsi que l’on aide un Président de la République ?

Est-ce en qualifiant, fût-ce par métaphore, une partie de ceux qui ont porté la majorité politique actuelle de membres d’une « secte » ?

Est-ce en décrivant leur leader comme un « gourou » sans le nommer ?

Est-ce en expliquant que ceux qui le suivent ont remis leur cerveau, leur dignité et leur conscience entre ses mains ?

Ou bien le devoir d’un proche collaborateur du chef de l’Etat n’est-il pas plutôt de contribuer à faire baisser la température politique, à réhabiliter le débat rationnel et à empêcher que les fractures politiques ne deviennent des fractures sociales ?

Un directeur de cabinet n’est pas seulement un homme qui conseille. Il est aussi un homme qui mesure les conséquences de la parole.

Et un intellectuel n’est pas seulement celui qui sait écrire.

C’est celui qui sait jusqu’où les mots peuvent aller.

Mary Teuw Niane a 72 ans. Il a derrière lui une longue trajectoire universitaire, politique et intellectuelle. A cet âge de la vie, on ne lui demande pas de devenir silencieux.

On lui demande mieux.

De se ressaisir.

De redevenir, dans le débat public, ce que son parcours devrait l’autoriser à être : un intellectuel capable de terrasser une thèse sans humilier ceux qui la défendent.

Un mathématicien devrait savoir qu’une démonstration solide n’a pas besoin de hurler.

Elle se suffit à elle-même.

Et puisqu’il aime tant les métaphores, permettons-nous une dernière.

La raison n’est pas un gourou.

Elle n’exige pas que l’on s’agenouille.

Elle ne demande pas de disciples.

Elle ne réclame pas de troupeau.

Elle demande seulement une chose : qu’on lui obéisse à elle plutôt qu’à nos colères.

C’est peut-être cette règle élémentaire que tout intellectuel devrait s’imposer lorsqu’il entre dans l’arène politique.

Surtout lorsqu’il en est devenu l’un des acteurs.

Et surtout lorsqu’il prétend parler au nom de la raison.

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