Dette cachée : qui paiera la facture de l’impunité ?

Par Mamadou Sèye

Au-delà des mots « traitement » ou « restructuration », le véritable enjeu de la crise de la dette sénégalaise demeure celui de la responsabilité. Une dette qui a pu être accumulée et dissimulée pendant des années ne peut devenir, par un étrange retournement de l’histoire, la seule affaire des contribuables et des ménages.

Il faut revenir au commencement. Car ce que le Sénégal a découvert à partir de septembre 2024 n’était pas un simple dérapage budgétaire. C’était la révélation d’engagements financiers accumulés pendant plus d’une décennie, contractés et décaissés en dehors des circuits budgétaires ordinaires, et dont l’ampleur réelle n’apparaissait pas dans les comptes publics.

C’est là que se trouve le cœur du problème.

Un Etat peut s’endetter excessivement. Il peut faire de mauvais choix économiques. Il peut se tromper de politique budgétaire. Dans une démocratie, ces choix peuvent être contestés, sanctionnés et, le moment venu, corrigés. Mais encore faut-il que les citoyens, leurs représentants et les institutions de contrôle disposent de l’information nécessaire pour apprécier les engagements pris en leur nom.

Lorsque la réalité de l’endettement est différente de celle présentée au Parlement et à l’opinion, le problème dépasse largement celui des chiffres. Il touche au fonctionnement même de la démocratie.

Les évaluations successives de cette dette non déclarée ont d’ailleurs donné lieu à des montants considérables et parfois différents, tandis que le ratio dette/PIB a été profondément révisé. Ces variations ne sont pas un détail technique. Elles montrent à quel point il a fallu reconstruire, pièce après pièce, la réalité financière du pays.

Et pourtant, une question essentielle demeure : qui répondra personnellement de ce qui s’est passé ?

C’est sans doute l’aspect le plus troublant de cette affaire. La gravité des révélations est désormais largement établie dans le débat public. Des procédures ont été engagées, des responsables ont été entendus, des auditions ont eu lieu. Mais la reddition des comptes, elle, reste encore devant nous.

Il faut naturellement laisser à la justice le temps de faire son travail. Une démocratie sérieuse ne condamne pas dans les colonnes des journaux ceux que la justice n’a pas encore jugés. Mais elle a aussi le droit de poser une question simple : combien de temps faudra-t-il encore attendre pour que les responsabilités individuelles soient clairement établies ?

Cette interrogation n’est d’ailleurs pas seulement sénégalaise.

Elle concerne aussi le Fonds monétaire international. Pendant plusieurs années, le FMI a travaillé avec les autorités sénégalaises sur la base de données qui se sont révélées profondément erronées. Le Fonds a reconnu des défaillances et annoncé des investigations destinées à comprendre comment une telle situation avait pu échapper à ses mécanismes de surveillance.

Il faut prendre acte de cette reconnaissance.

Mais elle appelle nécessairement une autre question : quelles conséquences institutionnelles seront réellement tirées de ces défaillances ?

Le FMI rappelle qu’il n’est pas un auditeur et qu’il travaille à partir des informations communiquées par les Etats. L’argument est techniquement compréhensible. Il n’enlève cependant rien à la question politique et institutionnelle. Lorsqu’une institution internationale intervient pendant plusieurs années dans le suivi économique d’un pays, la découverte tardive d’un écart aussi considérable pose nécessairement la question de l’efficacité de ses mécanismes de contrôle.

La responsabilité ne peut donc pas être regardée sous un seul angle.

Il y a celle des responsables nationaux qui auraient engagé ou couvert des opérations non correctement déclarées. Il y a celle des institutions nationales qui étaient chargées de contrôler la gestion publique. Et il y a, sur un autre registre, celle des mécanismes internationaux de surveillance qui n’ont pas permis de détecter suffisamment tôt les anomalies.

Voilà pourquoi le débat actuel autour du nouvel accord avec le FMI mérite d’être regardé avec attention.

L’accord conclu le 1er septembre 2026 au niveau des services du Fonds prévoit un programme de 2,2 milliards de dollars sur trente-six mois. Mais cet accord n’est encore qu’une étape : il doit franchir les différentes procédures d’approbation du FMI et reste lié à l’obtention d’assurances de financement auprès des partenaires extérieurs du Sénégal.

Surtout, le vocabulaire employé mérite qu’on s’y arrête.

Le gouvernement parle de « traitement de la dette » plutôt que de restructuration. Le FMI reprend cette notion tout en précisant qu’il s’agit d’une décision souveraine du Sénégal. Les mots ont ici leur importance, notamment dans la relation avec les marchés et les créanciers.

Mais pour le citoyen qui regarde son pouvoir d’achat, ses impôts, les prix et les difficultés quotidiennes des ménages, la différence entre « traitement » et « restructuration » peut sembler bien abstraite.

Ce qui compte, c’est ce que le mécanisme produira concrètement.

Qui fera l’effort ? Les créanciers ? L’Etat ? Les entreprises ? Les contribuables ? Les ménages ? Les générations futures ?

Et surtout, dans quelle proportion ?

Car il serait paradoxal que les conséquences d’une dette accumulée dans des conditions qui font aujourd’hui l’objet de graves interrogations soient finalement supportées principalement par ceux qui n’ont jamais participé aux décisions qui l’ont produite.

C’est ici que la question de l’impunité rejoint celle de la dette.

Une société peut accepter les sacrifices lorsqu’elle comprend pourquoi ils sont nécessaires et lorsqu’elle a le sentiment que chacun prend sa part de responsabilité. Elle les accepte beaucoup plus difficilement lorsqu’elle a le sentiment que ceux qui ont contribué à provoquer la crise continuent leur chemin tandis que la collectivité en assume la facture.

Il ne s’agit pas de réclamer une justice expéditive. Il ne s’agit pas davantage de désigner des coupables avant que les juridictions compétentes ne se soient prononcées.

Il s’agit simplement de rappeler un principe élémentaire : la responsabilité publique ne peut pas disparaître derrière les chiffres.

Le Sénégal a besoin de restaurer ses finances publiques. Il doit retrouver la confiance de ses partenaires. Il doit préserver ses capacités d’investissement et protéger les populations les plus vulnérables. Mais cette reconstruction financière doit aller de pair avec une reconstruction de la confiance publique.

Celle-ci passe nécessairement par la vérité des comptes, la transparence des décisions et la reddition des comptes.

Le FMI, de son côté, ne peut pas se contenter de constater ses propres défaillances. L’audit annoncé devra permettre de comprendre ce qui n’a pas fonctionné et d’en tirer des enseignements qui dépassent le seul cas sénégalais. Car si une anomalie représentant plusieurs dizaines de points de PIB peut échapper pendant des années aux mécanismes de surveillance, la question dépasse largement Dakar.

Elle concerne la crédibilité même du système de surveillance financière internationale.

Au Sénégal comme ailleurs, une crise financière ne devrait jamais produire une situation dans laquelle les responsabilités se diluent pendant que les coûts se concentrent.

Voilà pourquoi le débat sur la dette ne doit pas être réduit à une querelle de vocabulaire entre « traitement » et « restructuration ». Le véritable sujet est beaucoup plus profond.

Qui a décidé ? Qui savait ? Qui devait contrôler ? Qui n’a pas contrôlé ? Et, au bout du compte, qui va payer ?

Tant que ces questions n’auront pas reçu des réponses précises, documentées et, lorsque cela relève de la justice, juridiquement établies, le dossier de la dette cachée restera une blessure ouverte dans la conscience publique.

Car un pays peut réparer ses comptes.

Il doit aussi réparer la confiance.

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