Il est des affaires où la prudence commande de ne pas tirer de conclusions hâtives. Mais il en est d’autres où la prudence consiste précisément à poser les questions qui dérangent avant que le silence ne les recouvre.
L’affaire Yakaar-Teranga appartient incontestablement à cette seconde catégorie.
Le ministère de l’Energie, du Pétrole et des Mines vient de réagir avec une fermeté inhabituelle aux interrogations soulevées autour du protocole d’accord signé avec le groupe italien ENI. Il affirme que les cinq blocs concernés par ce protocole — SN01M, SN02M, SN03M, SN07M et SN40M — n’ont aucun rapport avec le périmètre des découvertes de Yakaar et Teranga. Selon le ministère, celles-ci relèveraient désormais du bloc SN08M.
Très bien. Mais alors une question simple se pose : où est le texte juridique qui établit ce nouveau découpage et cette nouvelle identification ?
Car les documents officiels disponibles racontent jusqu’ici une autre histoire.
L’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives du Sénégal, qui n’est ni une officine politique ni un protagoniste de cette controverse, situe explicitement les découvertes de Yakaar et Teranga dans le bloc Cayar Offshore Profond (COP). Elle rappelle que le décret n°2024-713 du 13 mars 2024 a prorogé le contrat conclu entre l’Etat, Kosmos et PETROSEN pour l’évaluation précisément de ces deux découvertes.
L’ITIE va plus loin. Ses propres documents indiquent que les études de préfaisabilité de Yakaar-Teranga étaient achevées en juin 2024. Ils décrivent donc un projet qui a déjà fait l’objet d’un long processus d’exploration, d’évaluation et d’études techniques.
Voilà pourquoi le débat actuel ne peut pas être réduit à une querelle entre un ancien directeur général de PETROSEN et son ancien département de tutelle.
Ce sont les documents de l’Etat eux-mêmes qui doivent maintenant parler.
Le ministère affirme que SN07M n’est pas Yakaar-Teranga et que le périmètre de ces découvertes porte désormais la référence SN08M. Nous devons donc pouvoir connaître le texte qui a procédé à cette modification, sa date, son annexe, les coordonnées géographiques des blocs concernés et, surtout, la continuité juridique entre l’ancien périmètre de Cayar Offshore Profond et cette nouvelle nomenclature.
Ce n’est pas une demande excessive. C’est le minimum lorsqu’il s’agit de ressources naturelles appartenant au peuple sénégalais.
Le ministère précise par ailleurs que le protocole avec ENI n’est pas un contrat pétrolier et n’accorde à la compagnie italienne aucun droit d’exploration ou d’exploitation. Dont acte. Mais cette précision, à elle seule, ne règle pas la question essentielle : quels sont exactement les périmètres concernés et pourquoi leur situation nécessite-t-elle aujourd’hui de nouvelles études alors que Yakaar-Teranga a déjà fait l’objet d’importants travaux d’évaluation ?
Là encore, les réponses doivent être techniques, juridiques et documentées.
Il ne s’agit donc pas d’accuser. Encore moins de condamner avant d’avoir instruit le dossier.
Mais il serait tout aussi irresponsable de demander au public de fermer les yeux au seul motif qu’un communiqué officiel affirme que les choses sont différentes.
Un communiqué n’efface pas un décret. Une déclaration ne remplace pas une carte. Et une nouvelle nomenclature doit pouvoir être rattachée à un acte juridique identifiable.
C’est précisément pour cette raison que le ministre doit s’expliquer clairement.
Pas « l’Etat » en général. Pas une administration abstraite. Le ministre, responsable du département qui a signé et défend ce protocole, doit fournir les pièces permettant à chacun de comprendre.
Dans une République qui prétend avoir fait de la transparence dans la gestion des ressources naturelles une exigence, la question n’est ni politique ni partisane.
Elle est beaucoup plus simple :
Qu’est-ce qui a changé dans Yakaar-Teranga, quand cela a-t-il changé, par quel acte, et pourquoi ?
Le Sénégal mérite une réponse précise.
Et cette fois, les documents doivent être sur la table.