Quand le Sénégal replonge dans le noir

Par Mamadou Sèye

Il y a des choses auxquelles un peuple ne devrait jamais s’habituer.

Le noir en est une.

Pendant longtemps, au Sénégal, la coupure d’électricité faisait partie des conversations quotidiennes. On connaissait les heures de délestage, on rechargeait les téléphones avant la nuit, on débranchait les appareils par précaution et l’on organisait tant bien que mal la vie de la maison autour de l’absence de courant.

Puis, un jour, nous avons cru que cette époque était derrière nous.

Le Sénégal avait changé. Le courant était devenu presque banal. On pouvait travailler, étudier, regarder la télévision, faire fonctionner son réfrigérateur, son ordinateur, sa machine à laver, sans vivre avec cette peur permanente de voir tout s’arrêter brutalement.

Aujourd’hui, le vieux cauchemar semble revenir.

Les coupures se multiplient. Elles durent. Elles reviennent parfois plusieurs fois dans la même journée. Elles frappent les ménages, les commerces, les ateliers, les bureaux et toutes ces petites activités qui font vivre le pays.

Et le plus inquiétant est peut-être ailleurs : nous sommes en train de nous habituer à nouveau au noir.

On regarde le plafond. On attend.

On rallume le téléphone pour vérifier si le courant revient.

On entend le voisin dire que « ça vient ».

On attend encore.

Puis les ampoules s’allument quelques secondes avant de s’éteindre à nouveau.

Les appareils électroménagers, eux, n’attendent pas. Ils encaissent les chocs. Réfrigérateurs, téléviseurs, climatiseurs, ordinateurs, machines à laver : les coupures intempestives et les retours brutaux du courant ne sont pas sans conséquences.

Et pendant ce temps, les compteurs s’arrêtent lorsque le courant disparaît, mais les factures, elles, continuent de grimper.

Voilà le paradoxe qui finit par exaspérer.

Le courant manque, mais la facture ne manque jamais.

Le Sénégalais ordinaire ne demande pourtant pas la lune. Il demande simplement de pouvoir disposer régulièrement du service pour lequel il paie.

Il voudrait pouvoir conserver ses aliments.

Faire travailler son petit commerce.

Suivre un cours.

Faire fonctionner son ordinateur.

Dormir avec un ventilateur lorsque la chaleur devient insupportable.

Il voudrait surtout savoir.

Pourquoi le courant est-il coupé ?

Combien de temps cela va-t-il durer ?

S’agit-il de travaux ? D’un problème de production ? D’une difficulté sur le réseau ? D’une insuffisance de capacité pendant les heures de pointe ? D’un incident exceptionnel ou d’une situation appelée à durer ?

La Senelec a récemment expliqué certaines perturbations par des travaux et, pour d’autres interruptions, par une contrainte technique affectant notamment la centrale WAE, avec une réduction temporaire des capacités disponibles.

Très bien.

Mais le citoyen ne devrait pas avoir à devenir enquêteur pour comprendre pourquoi sa maison est plongée dans le noir.

L’information est un service public, elle aussi.

C’est peut-être là que le malaise devient le plus profond.

Lorsque le courant disparaît sans explication claire et régulière, lorsque les populations découvrent les coupures en même temps que les ampoules s’éteignent, quelque chose se casse dans la relation entre le citoyen et ceux qui ont la responsabilité du service public.

Le silence nourrit l’angoisse.

L’angoisse nourrit la colère.

Et la colère finit par produire cette terrible impression d’abandon : on nous laisse seuls avec nos problèmes.

Un pays peut supporter une panne.

Il peut même supporter une crise énergétique, à condition qu’on lui dise la vérité, qu’on lui explique les causes, les mesures prises et le délai prévisible de retour à la normale.

Ce qu’un peuple supporte beaucoup plus difficilement, c’est de ne pas savoir.

Le Sénégal n’a pas besoin de retrouver les vieux réflexes du temps des délestages. Il n’a pas besoin de cette résignation qui faisait partie, autrefois, du quotidien de millions de familles.

Nous avons connu ces années-là.

Nous savons ce qu’elles signifiaient.

Des soirées dans l’obscurité. Des enfants qui étudient sous une lampe rechargeable. Des commerces qui perdent leurs marchandises. Des entreprises qui ralentissent. Des ménages qui vivent au rythme d’un courant devenu imprévisible.

Nous pensions avoir tourné cette page.

Voilà pourquoi le retour du noir fait si mal.

Il ne s’agit pas seulement d’électricité.

Il s’agit de la confiance.

Car lorsque l’électricité devient imprévisible, la vie quotidienne le devient aussi.

Et lorsque l’Etat devient silencieux au moment où les citoyens attendent des réponses, le silence lui-même devient un problème.

Les autorités peuvent expliquer les difficultés techniques. Elles peuvent parler de maintenance, de production, de réseau, de travaux ou de contraintes exceptionnelles.

Mais elles doivent parler.

Elles doivent expliquer.

Elles doivent surtout éviter que le Sénégalais ait le sentiment que, pendant que son compteur s’arrête, tout le monde autour de lui continue de fonctionner normalement, sauf lui.

Le Sénégal ne mérite pas de retourner dans le noir.

Et surtout, il ne mérite pas de s’habituer au noir.

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