Mary Teuw Niane, de la secte à la jeunesse, le grand écart

Par Mamadou Sèye

Entre son réquisitoire du 13 septembre contre le « gourou » et la célébration, deux semaines plus tard, de la jeunesse comme richesse nationale, les deux textes de Mary Teuw Niane méritent d’être lus ensemble.

Mary Teuw Niane vient de nous livrer, en l’espace de deux semaines, deux textes qui méritent une lecture attentive. Le premier, publié le 13 septembre, s’intitule « Le gourou et la secte ! ». Le second, paru ce dimanche 27 septembre, célèbre « Notre jeunesse, notre richesse pour le futur ».

Deux textes, deux registres, mais une même question de fond : quelle place accorde-t-on réellement à la liberté de penser de la jeunesse sénégalaise ?

Dans son premier texte, Mary Teuw Niane ne fait pas dans la nuance. Il décrit la secte comme un espace où des hommes et des femmes renoncent à leur propre jugement pour déposer leur conscience entre les mains d’un seul homme, le gourou. Sa parole devient vérité, ses erreurs des vérités supérieures, ses mensonges des stratégies et ses fautes des épreuves. Le gourou, poursuit-il, ne se trompe jamais et ne rend de comptes à personne.

L’ancien ministre va plus loin. Celui qui doute, questionne ou critique serait livré à la vindicte, sa réputation et sa vie sociale ou professionnelle menacées. « Dans les sectes, on ne combat pas les idées : on détruit les hommes qui pensent », écrit-il. Et de conclure que le véritable danger du gourou réside dans ce qu’il fait faire aux autres : renoncer à penser, à douter et à être libres.

Mary Teuw Niane ne cite pas Ousmane Sonko dans ce texte. Mais dans le contexte politique de sa publication, son propos a largement été compris comme visant le leader de PASTEF et ceux qui lui apportent leur soutien. Nous-mêmes l’avions relevé dans notre précédent papier. Il serait donc assez artificiel de faire aujourd’hui comme si cette lecture politique n’avait pas existé.

Mais prenons l’auteur au mot. Si la liberté de penser est un principe fondamental, elle doit aussi protéger ceux qui font le choix de soutenir un homme politique, d’adhérer à un projet et de défendre une orientation. L’adhésion à un leader ne constitue pas, à elle seule, une preuve de renoncement au jugement personnel. Pas plus que le désaccord avec ce leader ne confère automatiquement un brevet de lucidité ou d’indépendance intellectuelle.

Le citoyen qui soutient Sonko conserve le droit de penser. Celui qui le critique aussi. Et ni l’un ni l’autre ne saurait être réduit à une catégorie collective qui dispenserait d’examiner ses arguments, ses actes ou ses convictions.

Il faut ici que je fasse un petit détour par la philosophie. Au département de philosophie de l’UCAD, le professeur Mamoussé Diagne nous avait appris, entre autres, à lire les textes autrement que par leur seule surface. Althusser appelait cela la « lecture symptomale » : lire ce que le texte dit, certes, mais aussi ce qu’il laisse voir dans ses silences, ses décalages, ses absences et parfois ses contradictions.

Je me demande donc ce que nous révélerait une telle lecture des deux textes de Mary Teuw Niane. Le 13 septembre, il nous parle du « gourou », de la « secte », de ceux qui renoncent à penser, à douter et à être libres. Le 27 septembre, il nous parle de la jeunesse comme richesse et investissement pour l’avenir.

Pris séparément, chacun de ces textes peut se défendre. Mis côte à côte, ils produisent autre chose. Et c’est précisément là que l’enseignement de Mamoussé Diagne retrouve toute sa pertinence : le texte ne se réduit pas à ce qu’il affirme ; il faut aussi regarder ce que sa lecture fait apparaître.

Je ne vais donc pas expliquer à Mary Teuw Niane ce qu’il aurait voulu dire. Ce serait faire à mon tour ce qu’il reproche aux gourous : penser à la place des autres. Je vais simplement lire ses deux textes, les mettre en regard et laisser apparaître leur propre symptôme.

Rires. Après tout, professeur Diagne, vous nous avez suffisamment appris à lire pour que nous puissions, un dimanche, nous amuser un peu avec les textes de vos anciens collègues !

Revenons donc à la jeunesse.

Dans son texte de ce 27 septembre, Mary Teuw Niane affirme que la jeunesse constitue la richesse du Sénégal et que sa formation représente un investissement dans l’avenir. Il rappelle que l’éducation ne se limite pas aux salles de classe, que les sciences, les technologies et le numérique occupent une place essentielle et que la famille, les lieux de travail et les espaces d’apprentissage participent à la formation des citoyens.

Nous pouvons naturellement souscrire à cette évidence : aucune Nation ne peut préparer son avenir en négligeant sa jeunesse.

Mais cette jeunesse dont l’ancien ministre célèbre aujourd’hui le potentiel n’est pas seulement une réserve de travailleurs, de techniciens, d’ingénieurs ou de futurs cadres. Elle est aussi composée de citoyens qui pensent, qui débattent, qui s’engagent et qui font des choix politiques.

La jeunesse n’est pas une richesse nationale uniquement lorsqu’elle apprend, travaille et construit. Elle l’est aussi lorsqu’elle exerce son jugement, conteste les pouvoirs établis et fait librement ses choix politiques.

C’est même dans ces moments que l’éducation prend tout son sens. Former un citoyen, ce n’est pas lui apprendre à suivre aveuglément un homme. Mais ce n’est pas davantage lui apprendre à considérer comme suspecte l’adhésion politique de ses semblables. C’est lui donner les moyens de confronter les discours aux faits, de discuter les décisions, de reconnaître les erreurs et, éventuellement, de changer d’avis.

Cette exigence vaut pour tous les courants politiques. Les militants de PASTEF ne sont pas dispensés de l’esprit critique. Les militants des autres formations ne le sont pas davantage. Les responsables politiques, quels qu’ils soient, doivent rendre compte de leurs actes. Mais aucun engagement collectif ne saurait, par sa seule existence, établir que ceux qui le portent ont abandonné leur conscience.

C’est là que les deux textes se rencontrent.

Le 13 septembre, Mary Teuw Niane nous met en garde contre les mécanismes d’emprise et la confiscation du jugement. Le 27 septembre, il nous invite à investir dans une jeunesse appelée à construire le Sénégal de demain. Ces deux préoccupations sont parfaitement compatibles. Elles le deviennent moins lorsque la critique d’un phénomène politique risque de conduire à regarder l’engagement d’une partie de cette jeunesse comme le signe d’une abdication de conscience.

Il ne s’agit pas de nier les dangers du culte de la personnalité, ni de prétendre qu’un mouvement politique serait au-dessus de toute critique. Il s’agit simplement de rappeler que la démocratie ne se défend pas en distribuant des certificats de conscience aux uns et des soupçons d’aveuglement aux autres. Elle se défend par le débat, la confrontation des idées, la liberté de contester et l’égale dignité des citoyens.

Mary Teuw Niane a raison de considérer la jeunesse comme un investissement pour l’avenir. Mais cet investissement ne saurait être exclusivement scolaire, professionnel ou technologique. Il doit aussi être intellectuel, civique et démocratique. Une jeunesse que l’on forme à penser doit pouvoir penser autrement que ses aînés, contester leurs analyses et faire des choix qui ne leur conviennent pas.

Au fond, la question adressée à l’ancien ministre est simple : lorsqu’une jeunesse choisit librement un dirigeant ou un projet politique, à partir de quel moment son engagement devient-il, à ses yeux, une abdication de conscience ? Et sur quels faits précis repose un tel jugement ?

Car si nous voulons réellement faire de notre jeunesse notre richesse, nous devons accepter qu’elle ne soit ni notre propriété intellectuelle ni notre prolongement politique. Elle a le droit de se tromper, comme toute génération, mais aussi celui de juger par elle-même, de défendre ses convictions et de demander des comptes à ceux qu’elle soutient.

La jeunesse est notre avenir, certes. Mais elle n’a pas à penser comme nous pour mériter notre respect.

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