Par Mamadou Sèye
A moins d’un mois du rendez-vous olympique de la jeunesse, le Sénégal peut-il encore réussir l’essentiel : faire des JOJ une véritable fête populaire, portée par sa jeunesse et appropriée par l’ensemble du pays ? La question mérite d’être posée sans détour.
Le Sénégal peut parfaitement réussir l’organisation technique des Jeux olympiques de la jeunesse. Les infrastructures sont là, les préparatifs avancent et les autorités travaillent. Mais un événement de cette dimension ne se résume pas à des stades, des sites sportifs, des cérémonies et des délégations étrangères.
Un grand événement international ne réussit véritablement que lorsqu’il devient un événement national.
Or, à moins d’un mois de l’ouverture des JOJ Dakar 2026, quelque chose inquiète : le Sénégal ne semble pas vibrer.
Dans les rues, dans les conversations, sur les réseaux sociaux, dans les quartiers, dans les familles, dans les écoles, l’événement paraît encore lointain pour une grande partie de la population. Beaucoup de Sénégalais ne savent même pas précisément quand les Jeux commencent. La flamme olympique sillonne le pays, mais son passage ne provoque pas partout l’engouement que l’on aurait pu attendre.
Ce n’est pas une accusation contre les organisateurs. C’est un constat sur l’appropriation populaire.
Et cette appropriation était pourtant l’une des grandes promesses des premiers Jeux olympiques de la jeunesse organisés en Afrique.
La jeunesse devait être au cœur du projet.
Mais que voit-elle réellement ?
On découvre beaucoup de figures connues de générations précédentes dans la communication autour des Jeux : artistes, comédiens, personnalités publiques, ambassadeurs. Pourquoi pas ? Mais où sont les jeunes eux-mêmes ? Où sont les créateurs de contenus de la nouvelle génération, les étudiants, les lycéens, les associations de quartier, les sportifs amateurs, les jeunes des régions ?
Un événement destiné à la jeunesse ne peut pas être simplement communiqué à la jeunesse. Il doit être construit avec elle.
C’est là que la question de la communication devient centrale.
On nous dit que la communication des JOJ a notamment été confiée à RFI. Peut-être est-ce un choix professionnel et techniquement défendable. Mais une question demeure : comment faire vibrer les populations sénégalaises si la communication ne s’appuie pas massivement sur les médias, les langues, les codes et les relais qui parlent quotidiennement aux Sénégalais ?
Le Sénégal possède une presse, des radios, des télévisions, des plateformes numériques, des créateurs de contenus et surtout une jeunesse extraordinairement inventive. Pourquoi ne pas avoir transformé cette formidable énergie en moteur populaire des Jeux ?
Il ne suffit pas de dire aux Sénégalais que les JOJ arrivent. Il faut leur donner envie de les vivre.
Et le contexte social ne facilite rien.
Le pays traverse une période difficile. Le coût de la vie pèse sur les ménages. Les coupures d’électricité continuent d’exaspérer les populations. Dans ces conditions, demander à un peuple de se passionner spontanément pour une grande fête sportive exige une communication et une mobilisation à la hauteur de l’événement.
Il faut créer un récit national.
Pas un récit politique. Pas un récit partisan.
Un récit sénégalais.
Le récit d’un pays qui accueille l’Afrique et le monde. Le récit d’une jeunesse qui montre ce qu’elle sait faire. Le récit d’un Sénégal capable d’organiser les premiers Jeux olympiques de la jeunesse sur le continent africain et d’en faire une expérience dont les générations futures se souviendront.
Mais il existe aussi une autre difficulté : le climat politique.
Le Sénégal reste traversé par des tensions qui ne peuvent être ignorées. Dans un tel contexte, chaque cérémonie officielle, chaque présence ou absence, chaque prise de parole peut devenir un sujet politique.
Si, par exemple, Ousmane Sonko devait être absent d’un grand moment des JOJ, quelle qu’en soit la raison, il serait difficile de prétendre que cela n’aurait aucune incidence sur l’ambiance générale du pays. Sonko est aujourd’hui président de l’Assemblée nationale et demeure une figure politique majeure. Le Président Bassirou Diomaye Faye est, lui, le chef de l’Etat.
Les Jeux olympiques de la jeunesse ne peuvent pas devenir une nouvelle scène de nos querelles politiques.
Ils doivent être précisément l’occasion de les dépasser.
Même l’annonce selon laquelle la Fondation Sénégal Solidaire, associée à la Première Dame, contribuerait à hauteur de 500 millions de FCFA, notamment pour permettre à des élèves d’assister aux compétitions, soulève déjà des interrogations politiques dans un contexte où le groupe parlementaire de PASTEF réclame davantage de contrôle sur les fonds politiques.
Là encore, il faut éviter que les JOJ soient aspirés par les polémiques du moment.
Le Sénégal a besoin d’unité autour de ses jeunes.
Il ne faudrait surtout pas que, le jour venu, nous découvrions que nous avons parfaitement organisé les Jeux sans avoir réussi à faire participer véritablement le pays.
Ce serait le paradoxe absolu : des installations réussies, des compétitions bien organisées, des délégations satisfaites… et un peuple spectateur à distance.
Or, le véritable héritage des JOJ ne se mesurera pas seulement au nombre de médailles ou à la qualité des infrastructures.
Il se mesurera à ce que les jeunes Sénégalais en auront retiré.
A leur sentiment d’avoir participé.
A leur fierté.
A leur envie de pratiquer davantage le sport.
A leur découverte d’autres jeunesses africaines et mondiales.
A la capacité du pays à transformer quelques semaines de compétition en une dynamique durable.
Il reste encore du temps. Mais il ne faut plus en perdre.
Il faut investir les quartiers, les écoles, les universités, les réseaux sociaux, les radios communautaires, les langues nationales. Il faut mobiliser les jeunes eux-mêmes. Il faut faire des régions des actrices des Jeux et non de simples étapes du passage de la flamme.
Il faut raconter les histoires des jeunes athlètes sénégalais. Leur donner un visage, une voix, une histoire. Il faut que chaque enfant puisse se dire : « Ces Jeux sont aussi les miens. »
C’est cela, l’enjeu véritable.
Parce que si nous réussissons à faire des JOJ Dakar 2026 une fête populaire, une fête de la jeunesse et une fête de toute la nation, le Sénégal aura accompli quelque chose de bien plus important que l’organisation d’une compétition internationale.
Mais si nous nous réveillons au dernier moment, avec des cérémonies impeccables et des tribunes à moitié remplies, une communication institutionnelle parfaitement huilée mais une population indifférente, alors nous aurons peut-être réussi les Jeux… tout en ratant leur raison d’être.
A moins d’un mois de l’ouverture, le compte à rebours n’est donc plus seulement celui des organisateurs. Il est celui de tout un pays.
Le Sénégal doit maintenant répondre à une question simple : voulons-nous seulement organiser les JOJ Dakar 2026 ou voulons-nous réellement les vivre ?
Parce qu’en définitive, un pays peut réussir l’organisation d’un événement sans réussir à en faire une fête. Et ce serait, pour les premiers JOJ africains de l’histoire, une occasion que nous ne nous pardonnerions pas d’avoir manquée.