Boubacar Boris Diop honoré à Kigali : le Sénégal doit sortir de son silence !

Par Mamadou Sèye

Un écrivain sénégalais dont l’œuvre traverse les frontières, un intellectuel qui a porté la mémoire du Rwanda et défendu les langues africaines, vient d’être distingué pour l’ensemble de sa carrière. Le 6 novembre prochain, Kigali célébrera Boubacar Boris Diop. Et chez nous ?

Le Rwanda n’a pas oublié Boubacar Boris Diop. Le Sénégal, lui, semble encore chercher ses mots.

Le 6 novembre 2026, à Kigali, l’écrivain sénégalais recevra le Lifetime Achievement Award, distinction récompensant l’ensemble de sa carrière, dans le cadre de la troisième édition des Radiate Rwanda Awards. L’annonce a été faite par Bridgevision, organisateur de l’événement, qui a choisi de distinguer directement notre compatriote pour sa contribution exceptionnelle à la littérature africaine. Les autres lauréats seront désignés par un jury de cinq personnalités.

Voilà une nouvelle qui devrait retenir l’attention de tout un pays. Pourtant, elle peine à occuper la place qu’elle mérite dans notre espace médiatique. Nous savons mobiliser des plateaux entiers pour commenter les querelles politiciennes, les petites phrases et les controverses du jour. Mais lorsqu’un Sénégalais est reconnu pour une œuvre qui honore durablement notre patrimoine intellectuel, l’enthousiasme se fait soudain plus discret.

Boubacar Boris Diop n’est pas un écrivain que Kigali vient de découvrir. C’est le Sénégal qui devrait mesurer, une fois encore, la dimension de l’homme qu’il a donné à l’Afrique et au monde.

Romancier, essayiste, dramaturge et journaliste, il appartient à cette génération d’intellectuels qui n’ont jamais séparé la création littéraire de la réflexion sur le destin de nos sociétés. Son œuvre ne se contente pas de raconter des histoires. Elle interroge notre rapport à l’histoire, à la vérité, à la mémoire et à la responsabilité des peuples devant leur propre passé.

En 1998, sa participation au projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » devait bouleverser son rapport à l’écriture. De cette confrontation avec le génocide des Tutsi naîtra Murambi, le livre des ossements, publié en 2000. Un roman majeur, qui refuse que l’indicible devienne l’alibi de l’oubli. En donnant une voix littéraire à une tragédie humaine, Boris Diop a contribué à inscrire dans la conscience africaine et universelle une mémoire que nul ne devrait pouvoir effacer.

Le Rwanda ne lui rend donc pas un hommage de circonstance. Il reconnaît aussi le travail d’un écrivain qui a accepté de regarder en face l’une des pages les plus douloureuses de son histoire. Le pays des Mille Collines distingue celui qui, par la littérature, a contribué à faire de la mémoire une exigence humaine et universelle.

Cette distinction intervient après d’autres reconnaissances internationales, dont le Neustadt International Prize for Literature en 2022. Elle vient confirmer un parcours dont la portée dépasse largement les frontières sénégalaises.

Mais réduire Boris Diop à Murambi serait encore méconnaître une part essentielle de son engagement. Il est aussi l’un de ces intellectuels qui ont compris que la souveraineté culturelle ne saurait se construire sur le mépris des langues dans lesquelles vivent et pensent nos populations.

Avec les Éditions EJO, la collection Céytu et son travail autour du wolof, il a contribué à ouvrir des chemins nouveaux à la littérature africaine. Son œuvre Doomi Golo, écrite en wolof, et sa traduction française, Les Petits de la guenon, témoignent de cette volonté de faire de nos langues des instruments de création, de transmission et de pensée.

Voilà précisément pourquoi cette distinction doit nous interpeller. Le rayonnement d’un écrivain ne se mesure pas seulement aux prix qu’il reçoit. Il se mesure aussi à la place que son propre pays accorde à son œuvre, à la connaissance que les jeunes générations en ont et à la volonté des institutions de la faire vivre.

Nous ne pouvons pas, d’un côté, proclamer notre ambition de souveraineté culturelle et, de l’autre, laisser dans une relative indifférence ceux qui en construisent patiemment les fondations. Nous ne pouvons pas célébrer la richesse de nos langues et de notre patrimoine tout en accordant si peu d’espace à ceux qui les font entrer dans la littérature universelle.

La presse sénégalaise a ici une responsabilité particulière. Informer, ce n’est pas seulement relayer les déclarations des acteurs politiques ou rendre compte des affrontements qui agitent la vie publique. C’est aussi mettre en lumière les œuvres, les savoirs et les réussites qui élèvent le niveau de conscience d’une nation. Une distinction littéraire internationale n’est pas une information secondaire. Elle dit quelque chose de notre pays, de son histoire et de sa capacité à produire une pensée qui compte au-delà de ses frontières.

Il ne s’agit pas d’exiger que nos médias applaudissent mécaniquement chaque compatriote distingué à l’étranger. Il s’agit de reconnaître que certaines œuvres, par leur portée et leur contribution à la culture africaine, méritent une attention à la mesure de leur importance.

Boubacar Boris Diop n’a pas attendu Kigali pour être un grand écrivain. Il n’a pas attendu un prix international pour mériter la reconnaissance de ses compatriotes. Mais puisque le Rwanda a choisi de célébrer son parcours, le Sénégal aurait tort de laisser passer cette occasion sans lui rendre l’hommage qui convient.

Le 6 novembre prochain, Kigali ouvrira ses portes à l’un de nos plus grands écrivains. Nous souhaitons que cette journée soit aussi, au Sénégal, celle d’une véritable prise de conscience.

Car un pays qui ne sait pas reconnaître ses bâtisseurs intellectuels risque de transmettre à sa jeunesse une image rétrécie de la réussite. Nos écrivains, nos chercheurs, nos philosophes et nos créateurs ne sont pas des ornements de la République. Ils participent à la construction de son identité et à la transmission de sa mémoire.

Boubacar Boris Diop sera honoré à Kigali. Le Sénégal, lui, a encore le temps de lui dire merci.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *