Par Mamadou Sèye
La souffrance sociale a ceci de redoutable qu’elle finit par s’installer dans les habitudes. On s’accoutume aux privations, aux factures impayées, aux repas diminués et aux humiliations silencieuses. Jusqu’au jour où la détresse devient le paysage ordinaire d’un pays.
Au Sénégal, la pression exercée sur les ménages a atteint un niveau qui devrait interpeller toutes les consciences. La viande, autrefois élément ordinaire du repas familial, devient un luxe pour une partie croissante de la population. Dans les rues, la malbouffe prospère, révélatrice d’une alimentation dictée moins par les exigences de la santé que par les maigres ressources disponibles.
La mendicité change de visage, se diversifie, gagne de nouveaux espaces. La prostitution clandestine s’inscrit dans ce paysage de précarité où la nécessité économique pousse des hommes et des femmes vers des situations de vulnérabilité extrême.
Même l’école, traditionnellement perçue comme le dernier refuge des familles et le meilleur investissement pour l’avenir des enfants, n’échappe plus à cette asphyxie. Des parents sollicitent des moratoires pour inscrire leurs propres enfants. Derrière ces négociations, il y a des pères et des mères qui voudraient offrir un avenir à leur progéniture, mais qui ne disposent même plus des moyens immédiats de franchir la porte d’un établissement scolaire.
Quand inscrire un enfant à l’école devient une épreuve financière, ce n’est pas seulement le budget familial qui vacille : c’est la promesse républicaine d’égalité des chances qui se trouve mise à rude épreuve.
Le plus inquiétant demeure peut-être cette tristesse diffuse qui enveloppe le pays. Une morosité persistante, une ambiance délétère, un sentiment d’abandon qui s’exprime dans les conversations ordinaires comme dans les silences de ceux qui n’ont même plus la force de se plaindre.
Pour certains, la foi religieuse constitue encore un rempart contre le désespoir absolu. Cette protection spirituelle, profondément ancrée dans notre société, ne saurait toutefois tenir lieu de politique sociale. La détresse psychologique, lorsqu’elle atteint de telles profondeurs, appelle aussi une réponse humaine, sanitaire et publique.
Pendant ce temps, les coupures d’électricité viennent ajouter leur lot d’exaspération aux difficultés quotidiennes. L’Etat semble parfois lointain, presque abstrait, alors que les citoyens attendent de lui des réponses concrètes, une présence, une direction et un récit collectif capable de redonner un sens aux sacrifices consentis.
Un pays ne vit pas seulement de statistiques, de discours ou de promesses. Il vit aussi de la confiance de ses habitants, de leur capacité à se projeter dans l’avenir et de la conviction que leurs enfants connaîtront des lendemains meilleurs.
Or, que reste-t-il de cette espérance lorsque le repas devient incertain, que l’école se négocie à crédit, que les petits métiers ne suffisent plus à vivre et que les familles ont le sentiment de porter seules le poids de la crise ?
La pauvreté appauvrit les ménages. Mais la disparition de l’espoir menace de défaire le lien même entre les citoyens et la République.
Le Sénégal mérite mieux que cette résignation collective. Il mérite des perspectives, des actes, une parole publique qui ne se contente pas d’expliquer les difficultés, mais qui démontre que l’Etat mesure réellement l’étendue de la souffrance populaire.
Car derrière les chiffres, les arbitrages budgétaires et les querelles de pouvoir, il y a des millions de Sénégalais qui attendent simplement de pouvoir vivre dignement.
Et cette attente-là ne saurait être indéfiniment différée.