Par Mamadou Sèye
Le Président de la République doit voyager. C’est une évidence. Aucun chef d’Etat ne peut prétendre défendre les intérêts de son pays en restant enfermé dans son palais. La diplomatie se fait aussi dans les capitales étrangères, dans les sommets internationaux, dans les rencontres bilatérales et dans les grandes institutions financières.
Mais il y a un moment où la question cesse d’être celle de la nécessité de voyager pour devenir celle de la nécessité de chaque voyage.
Depuis son accession au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye est devenu un habitué des déplacements internationaux. Afrique, Europe, Moyen-Orient, États-Unis : l’agenda présidentiel est régulièrement ponctué de nouvelles destinations. La représentation du Sénégal à l’étranger est naturellement nécessaire. Mais cette multiplication des voyages finit par poser une question toute simple : qu’est-ce que chacun de ces déplacements rapporte concrètement au pays ?
Ailleurs sur le continent, la visite d’un chef d’Etat est souvent un événement. Elle se prépare, elle porte un enjeu précis et ses résultats sont généralement identifiables. Chez nous, le déplacement présidentiel tend parfois à devenir une donnée presque ordinaire de l’agenda national : départ, arrivée, rencontres, photographies officielles, communiqués, retour… puis nouveau départ.
Ce n’est évidemment pas le nombre de kilomètres parcourus qui mesure l’efficacité d’une diplomatie.
Un voyage présidentiel devrait avoir un avant et un après.
Avant, il faut pouvoir dire pourquoi le Président se déplace. Quel dossier exige sa présence personnelle ? Quel accord doit être conclu ? Quelle négociation doit être débloquée ? Quel investissement doit être obtenu ? Quelle crise doit être traitée ?
Après, le Sénégal doit pouvoir mesurer le résultat : un financement, un investissement, un contrat, un accord, un projet débloqué, une coopération renforcée, une avancée diplomatique ou tout autre bénéfice clairement identifiable.
Certains déplacements répondent évidemment à ces critères. Il ne serait ni sérieux ni juste de mettre tous les voyages dans le même sac. Une visite d’Etat, une réunion de l’Union africaine, un sommet international ou une négociation financière peuvent parfaitement justifier la présence personnelle du chef de l’Etat.
Mais précisément : si tous les voyages sont nécessaires, alors il faut être capable de dire pourquoi chacun l’est.
Le déplacement à Washington, en septembre, fournit à cet égard un excellent cas d’école.
Le FMI venait de séjourner à Dakar. Le gouvernement avait communiqué sur l’accord technique obtenu avec l’institution et sur le lancement du Plan de traitement de la dette du Sénégal. Le ministre des Finances avait déjà exposé publiquement les résultats des discussions.
Quelques jours plus tard, le Président repartait à Washington pour rencontrer les dirigeants du FMI et de la Banque mondiale.
On peut comprendre la portée politique d’une rencontre au niveau présidentiel. Mais une question demeure : quelle valeur ajoutée supplémentaire le déplacement présidentiel a-t-il apportée au travail déjà accompli à Dakar par le ministre des Finances et les équipes techniques ?
La question devient encore plus légitime lorsque l’on considère que le Président devait, quelques jours après, se rendre à New York pour l’Assemblée générale des Nations unies, où se retrouvaient précisément les grands acteurs de la diplomatie internationale.
Pourquoi ne pas regrouper les rendez-vous lorsque les agendas le permettent ? Pourquoi revenir à Dakar pour repartir presque aussitôt ? Pourquoi multiplier les déplacements lorsque certaines rencontres peuvent être organisées autour d’un même séjour ?
Ce sont des questions de méthode et de rationalisation, pas des procès d’intention.
Et elles prennent une importance particulière dans le contexte actuel.
Le pouvoir demande aux Sénégalais de comprendre la nécessité de l’assainissement des finances publiques. Il demande à l’administration de réduire les dépenses, de traquer les gaspillages, de mieux utiliser les ressources disponibles. Il entend également revoir les habitudes de l’Etat et mettre fin à certaines pratiques considérées comme dispendieuses.
Alors une question s’impose naturellement : la sobriété doit-elle également s’appliquer aux déplacements du chef de l’État ?
Il ne s’agit évidemment pas de demander au Président de rester à Dakar. Le Sénégal a besoin d’une diplomatie active. Il a besoin d’un chef d’Etat qui rencontre ses homologues, qui défende ses intérêts et qui porte sa voix dans les grandes capitales.
Mais une diplomatie active n’est pas nécessairement une diplomatie qui multiplie les déplacements.
On peut être présent partout sans être physiquement partout.
Les ministres existent précisément pour cela. Les ambassadeurs aussi. Les conseillers et les équipes techniques également. Si un ministre des Finances peut négocier efficacement avec le FMI, pourquoi faudrait-il systématiquement que le Président reprenne le dossier quelques jours plus tard ? Si une rencontre peut être programmée à New York parce que le chef de l’Etat doit déjà s’y rendre, pourquoi effectuer un aller-retour supplémentaire ?
La question vaut pour la diplomatie économique comme pour les autres domaines.
A chaque déplacement présidentiel, le contribuable est en droit de savoir ce qui le justifie et ce qu’il produit.
Ce n’est pas une exigence excessive. C’est même une conséquence logique de la nouvelle culture de gouvernance annoncée par les autorités.
L’argent public doit être dépensé avec la même rigueur à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Il serait d’ailleurs paradoxal de demander aux Sénégalais de réduire leurs dépenses tout en donnant le sentiment que les déplacements de l’Etat peuvent se multiplier sans que leur coût et leur utilité soient véritablement interrogés.
Le Président Diomaye Faye a encore beaucoup de temps devant lui pour inscrire son action diplomatique dans une logique de résultats. Il lui appartient donc de faire en sorte que ses voyages ne soient pas seulement nombreux, mais surtout utiles.
Car au bout du compte, le Sénégalais ne mesure pas la réussite d’un voyage présidentiel au nombre de capitales visitées.
Il la mesure à ce qui revient au pays.
Des emplois. Des investissements. Des financements. Des accords. Des projets. Des résultats.
Le reste relève de l’agenda.
Dans un pays qui a engagé un vaste chantier d’assainissement de ses finances publiques, le Président de la République doit pouvoir donner l’exemple jusque dans son propre agenda.
Il ne s’agit plus de savoir combien de fois le Président prend l’avion. Il faut désormais savoir pourquoi il le prend, ce qu’il coûte et ce qu’il rapporte au Sénégal.
C’est cela aussi, la rigueur dans la gestion de l’Etat.