Par Mamadou Sèye
Il faut décidément s’interroger sur cette curieuse conception de la gestion de l’Etat qui consiste, à chaque nouvelle séquence politique, à considérer que le changement des hommes serait la condition préalable au changement des résultats.
La récente vague de départs à la tête de plusieurs structures publiques en fournit une nouvelle illustration. Le cas de l’Agence sénégalaise d’électrification rurale, où Pape Momar Ngom a succédé à Jean-Michel Sène, interpelle particulièrement.
Soyons clairs : un directeur général n’est pas propriétaire de son poste. L’autorité qui nomme peut également mettre fin à ses fonctions. Et lorsqu’une mauvaise gestion, des résultats insuffisants ou une nouvelle orientation stratégique le justifient, le remplacement d’un responsable public ne saurait être contesté par principe.
Mais une question demeure : que fait-on de la compétence, de l’expérience acquise et de la mémoire accumulée lorsqu’un responsable est remplacé avant même que son bilan ait été sérieusement évalué ?
C’est là que le problème devient politique, au sens noble du terme. Car l’Etat n’est pas un parti politique. Une alternance électorale doit permettre de changer une politique, une méthode, des priorités. Elle ne devrait pas conduire mécaniquement à considérer que tout ce qui précédait est à jeter.
Jean-Michel Sène avait notamment présenté, en juillet dernier, le Plan stratégique de développement 2025-2029 de l’ASER et son état de mise en œuvre. Cela ne suffit évidemment pas à établir que tout son bilan était satisfaisant. Mais cela suffit à poser la question essentielle : quels critères objectifs président au maintien ou au remplacement d’un responsable public ?
La même interrogation vaut pour Bassirou Kébé, dont le départ de la SN HLM a également donné lieu à une présentation publique de son bilan. Elle prend une tout autre dimension lorsqu’on considère la vague de septembre : 87 responsables de structures publiques, parmi lesquels des directeurs généraux, des présidents de conseil d’administration et des présidents de conseil de surveillance, ont été concernés par les changements annoncés en Conseil des ministres.
Qu’on ne nous fasse surtout pas croire que 87 dirigeants sont nécessairement mauvais parce qu’ils appartenaient à l’équipe précédente, pas plus que 87 nouveaux responsables deviendraient nécessairement compétents du seul fait de leur nomination.
L’administration ne peut pas être condamnée à recommencer éternellement.
A chaque départ, il faut reprendre les dossiers, comprendre les procédures, identifier les urgences, découvrir les partenaires, s’approprier les contrats, les projets et les contraintes. A chaque nouvelle équipe, une partie de la mémoire de l’institution risque de disparaître.
Et le temps perdu n’est pas abstrait. Il se paie en retards, en décisions différées, en projets ralentis et parfois en opportunités perdues.
Le Sénégal qui cherche aujourd’hui à restaurer ses finances publiques devrait être particulièrement attentif à cette question. L’économie budgétaire ne consiste pas seulement à réduire certaines dépenses. Elle consiste aussi à éviter les coûts invisibles d’une administration qui passe son temps à se réorganiser.
Il faut donc sortir de la logique des appartenances.
Un responsable public ne devrait être ni maintenu parce qu’il est politiquement proche, ni écarté parce qu’il est politiquement éloigné. Il devrait être jugé d’abord sur son bilan, ses compétences, son intégrité et les objectifs qui lui ont été assignés.
C’est précisément ainsi que l’on construit un véritable Etat.
L’alternance ne devrait pas être une revanche administrative. Elle devrait être une occasion d’améliorer la gouvernance.
Sinon, les passations de services finiront par devenir autre chose que ce qu’elles devraient être : non pas le passage ordonné d’une responsabilité à une autre, mais le passage d’une mémoire administrative à une autre, avec à chaque fois une partie du patrimoine de l’Etat laissée derrière.
Le Sénégal n’a pas besoin de recommencer. Il a besoin de capitaliser.