Par Mamadou Sèye
Le parquet de Dakar vient de faire tomber une véritable bombe sur l’espace public. Dans son bilan des violences politico-judiciaires de 2021 à 2024, il fait état de 76 décès, dont 41 dans la seule région de Dakar, de plus de 200 victimes présumées de tortures ou de traitements inhumains, cruels ou dégradants et de 166 victimes et témoins auditionnés. Plus lourd encore, les investigations ont fait apparaître des indices d’assassinats, de meurtres, de persécutions et de tortures, avec déjà cinq personnes inculpées pour des faits qualifiés de crimes contre l’humanité.
Le choc est d’autant plus grand que toute cette période correspond au magistère de Macky Sall.
Impossible, dès lors, de regarder cette sortie du procureur comme une simple communication judiciaire.
Elle intervient surtout dans un contexte qui lui donne une portée politique et internationale particulière. Le Sénégal a décidé, en juillet dernier, de soutenir officiellement la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies. Le 24 septembre, depuis la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU, Bassirou Diomaye Faye a personnellement renouvelé ce soutien et appelé les Etats membres à appuyer la candidature de son prédécesseur.
Huit jours plus tard, le parquet sénégalais rend public un dossier portant précisément sur les années de pouvoir de Macky Sall et évoque des faits susceptibles de relever de crimes contre l’humanité.
Comment ne pas mesurer la puissance de ce télescopage ?
Il ne s’agit pas de dire que l’enquête vise personnellement Macky Sall. Le procureur ne l’a pas dit et nous ne le dirons pas. Il ne s’agit pas davantage de préjuger des responsabilités individuelles qui devront être établies par la justice.
Mais il serait tout aussi artificiel de prétendre que cette sortie du parquet ne change rien à l’environnement dans lequel évolue aujourd’hui la candidature de l’ancien Président.
Comment Macky Sall peut-il recevoir une telle nouvelle ?
Difficile d’imaginer que cette communication judiciaire puisse lui être agréable. Les faits examinés couvrent les dernières années de son magistère. Le bilan rendu public est particulièrement lourd. Et la justice sénégalaise utilise désormais une qualification d’une gravité exceptionnelle : crimes contre l’humanité.
Macky Sall peut naturellement considérer que la justice doit poursuivre son travail et que cette procédure ne saurait être confondue avec sa candidature aux Nations unies. Mais il lui est désormais difficile d’ignorer que la question judiciaire vient se greffer directement à la question diplomatique.
Et c’est précisément à ce niveau que la responsabilité politique du pouvoir actuel mérite d’être interrogée.
Que penser de Bassirou Diomaye Faye dans cette nouvelle configuration ?
Le Président de la République a choisi de faire de la candidature de Macky Sall celle du Sénégal. Il l’a assumé publiquement devant les Nations unies. Dans le même temps, la justice sénégalaise poursuit une enquête sur les violences intervenues sous le magistère de celui que le Sénégal présente aujourd’hui à la communauté internationale comme son candidat au secrétariat général de l’ONU.
Le président Diomaye pouvait-il ignorer cette enquête lorsqu’il a renouvelé son soutien à New York ? Nous ne disposons d’aucun élément public permettant de l’affirmer. Mais la question mérite d’être posée, car l’enquête n’est pas née hier.
Le parquet indique avoir reçu des instructions les 28 et 30 juillet 2025 pour ouvrir cette enquête. La Section de recherches de la Gendarmerie a été saisie le 4 août 2025 et les investigations ont été conduites d’octobre 2025 à septembre 2026.
Le sommet de l’Etat disposait donc de tout le temps nécessaire pour connaître l’existence et l’importance de cette procédure.
Dès lors, une interrogation s’impose : comment le chef de l’Etat entend-il articuler le soutien diplomatique accordé à son prédécesseur avec une procédure judiciaire qui vient donner une nouvelle dimension au bilan des années 2021-2024 ?
Car l’invocation abstraite de « l’indépendance de la justice » ne suffit pas à évacuer cette question politique.
Le Sénégal n’est pas face à deux faits sans rapport.
D’un côté, son Président défend personnellement à New York la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général de l’ONU.
De l’autre, le parquet sénégalais rend public un dossier faisant état de 76 morts, de plus de 200 victimes présumées de tortures ou de traitements inhumains et de faits susceptibles de relever de crimes contre l’humanité.
Deux messages qui viennent du même Etat.
Voilà précisément le problème.
S’agit-il simplement de deux pouvoirs institutionnels qui suivent chacun leur chemin ? Faut-il y voir la manifestation d’une séparation effective entre le politique et le judiciaire ? Ou assiste-t-on à une forme de cacophonie au sommet de l’Etat ?
La question est désormais posée.
Et elle prend une dimension supplémentaire lorsqu’on regarde le calendrier.
La procédure judiciaire n’a pas été déclenchée après le discours de Diomaye à l’ONU. Elle était engagée depuis 2025. Les investigations se sont poursuivies pendant près d’une année. Le communiqué du procureur vient donc révéler au grand jour les résultats d’un processus déjà ancien, au moment même où le Sénégal assume sur la scène internationale son soutien à Macky Sall.
C’est cette simultanéité qui interpelle.
Que savait le pouvoir actuel ? Que savait-il de l’état d’avancement de l’enquête lorsqu’il a décidé de soutenir la candidature de Macky Sall ? Et surtout, mesurait-il la possibilité que les résultats de cette enquête viennent un jour se télescoper avec cette candidature ?
Nous n’avons pas les réponses.
Mais les questions sont désormais incontournables.
Car la candidature de Macky Sall n’est plus seulement une affaire de diplomatie sénégalaise. Elle se trouve désormais dans un environnement où le propre parquet de son pays d’origine met sur la table un dossier judiciaire portant sur les années de son pouvoir.
Il serait prématuré de prétendre savoir quelles conséquences cette situation aura sur la candidature. Les Etats membres de l’ONU feront leurs propres appréciations. Mais personne ne peut sérieusement demander à l’opinion de faire comme si cette nouvelle donnée n’existait pas.
Le sujet ne concerne d’ailleurs pas uniquement Macky Sall.
Il concerne aussi Diomaye Faye.
Car le chef de l’Etat devra désormais assumer une situation pour le moins singulière : défendre à l’extérieur la candidature d’un ancien Président tout en laissant, conformément aux procédures engagées, la justice de son pays rechercher les responsabilités liées aux violences survenues sous le magistère de celui-ci.
Peut-on soutenir un homme politiquement et laisser sa période de pouvoir être judiciairement examinée sans que les deux dossiers ne finissent par se rencontrer sur la scène internationale ?
C’est peut-être là que se trouve la véritable bombe.
Le Sénégal vient de faire un choix diplomatique. Sa justice vient de faire connaître une réalité judiciaire.
Les deux chemins peuvent juridiquement coexister.
Mais leur coexistence politique et diplomatique devient désormais une question nationale.
Et cette question, le pouvoir actuel ne pourra pas éternellement l’esquiver.