Sénégal : le temps de la désolation

Inondations, décès, coupures d’électricité, cherté de la vie : le Sénégal traverse une période particulièrement éprouvante. Ce dimanche, Dakar s’est réveillée sous les eaux et s’est couchée dans la désolation. Des familles désemparées, des rues transformées en torrents, des maisons menacées ou envahies par les eaux. Et, comme si cela ne suffisait pas, deux vies ont été emportées par les pluies, dont celle d’un enfant de cinq ans.

Il y a des jours où les mots deviennent presque impuissants.

Ce dimanche 4 octobre appartient à ces journées-là.

Dakar a reçu des pluies d’une rare intensité. Dans plusieurs quartiers, les eaux ont pris possession des rues, des maisons, des espaces publics. Les images qui circulent donnent à voir une capitale meurtrie, des populations prises au dépourvu, des automobilistes immobilisés, des familles qui cherchent désespérément à protéger ce qui peut encore l’être.

Et puis survient l’annonce que personne ne voudrait avoir à écrire : deux personnes ont perdu la vie dans les eaux, dont un enfant de cinq ans. Les sapeurs-pompiers, alertés en fin d’après-midi aux Parcelles Assainies, ont repêché les deux corps à hauteur de l’Unité 7.

Derrière ces chiffres, il y a deux familles. Deux histoires. Deux absences désormais irréparables.

Voilà pourquoi il faut parler des inondations autrement que comme d’un phénomène météorologique.

La pluie tombe. Elle est naturelle. Mais lorsque l’eau devient meurtrière, lorsqu’elle envahit les habitations, bloque les routes, paralyse les activités et menace les vies humaines, la question de la prévention, de l’assainissement et de la protection des populations devient une question publique majeure.

Le Sénégal connaît pourtant le problème.

Il le connaît depuis longtemps.

Des milliards ont été mobilisés au fil des années pour lutter contre les inondations. Des ouvrages ont été construits. Des programmes ont été annoncés. Des plans ont été élaborés. Des stations de pompage ont été installées. Des opérations de curage ont été menées.

Et pourtant, à chaque épisode pluvieux important, les mêmes images reviennent.

L’eau.

Toujours l’eau.

Et les populations qui regardent monter le niveau avec cette même inquiétude : jusqu’où ira-t-elle cette fois-ci ?

La situation prend une résonance particulière à quelques semaines des Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026. Le gouvernement a lui-même fait de la prévention des inondations, de l’assainissement et de la gestion des eaux pluviales un volet du dispositif de préparation des Jeux. Une Task Force interministérielle consacrée à ces questions s’est réunie début septembre, tandis que des visites de suivi ont encore été effectuées sur plusieurs sites destinés à accueillir les activités olympiques.

Il ne s’agit évidemment pas de dire que les JOJ sont menacés par les pluies de ce dimanche.

Mais il serait tout aussi irresponsable de ne pas regarder la réalité en face.

Une capitale qui aspire à accueillir le monde doit pouvoir protéger ses propres habitants contre les intempéries qui la frappent.

C’est une exigence élémentaire.

Et la désolation ne s’arrête malheureusement pas aux eaux de pluie.

Depuis plusieurs semaines, les Sénégalais sont également confrontés à des perturbations de la fourniture d’électricité. Senelec avait annoncé de nouvelles perturbations à Dakar du 3 au 5 octobre, liées à des travaux de transfert des équipements du poste de Bel Air vers un nouveau poste GIS.

On peut parfaitement comprendre qu’une infrastructure vieillissante nécessite des travaux et que la modernisation du réseau impose parfois des interruptions temporaires.

Mais pour le citoyen ordinaire, le résultat est le même : une nouvelle difficulté à supporter dans une vie quotidienne déjà suffisamment compliquée.

L’eau qui entre dans les maisons.

L’électricité qui s’interrompt.

Les routes qui deviennent impraticables.

Les activités économiques qui ralentissent.

Et, dans les marchés et les boutiques, le prix des produits de première nécessité qui continue de peser sur les familles.

Le Sénégalais moyen n’a pas besoin de grands discours pour savoir que la vie est devenue chère. Il le constate au quotidien, lorsqu’il fait ses courses, lorsqu’il remplit son panier, lorsqu’il paie le transport, lorsqu’il règle ses factures.

C’est cette accumulation qui devient préoccupante.

Pris séparément, chaque problème possède son explication.

Une pluie exceptionnelle.

Des travaux sur le réseau électrique.

Une conjoncture économique difficile.

Des marchés soumis à des tensions diverses.

Mais pour la population, toutes ces explications finissent par se rejoindre dans une seule réalité : le quotidien devient plus lourd.

Et c’est peut-être cela qu’il faut regarder avec le plus d’attention.

Une société peut supporter beaucoup de choses. Elle peut supporter les débats politiques, les querelles partisanes, les changements de responsables, les réorganisations administratives, les controverses et même les incertitudes.

Mais elle supporte beaucoup moins facilement que les difficultés matérielles viennent s’accumuler les unes sur les autres.

Pendant que le débat politique se poursuit sur les changements de profils, les remplacements et les départs au sein de l’appareil d’Etat, les populations, elles, ont leurs propres urgences.

Elles veulent simplement rentrer chez elles sans être emportées par les eaux.

Elles veulent dormir sans craindre que la pluie transforme leur maison en piège.

Elles veulent de l’électricité.

Elles veulent pouvoir acheter à manger à des prix supportables.

Elles veulent circuler.

Elles veulent travailler.

Elles veulent vivre normalement.

Ce ne sont pas des revendications extraordinaires. Ce sont les exigences les plus élémentaires de la vie en société.

Le drame de ce dimanche doit donc nous conduire à une forme de lucidité.

Il ne suffit pas de constater les dégâts après les pluies.

Il ne suffit pas de mobiliser les secours lorsque les eaux ont déjà envahi les quartiers.

Il ne suffit pas de promettre que les infrastructures seront renforcées.

Il faut constamment se demander pourquoi, malgré les efforts engagés, certaines zones restent aussi vulnérables.

Il faut accepter de regarder les insuffisances en face, d’identifier les points faibles, de corriger ce qui doit l’être et de ne jamais considérer comme normale une situation qui expose des populations à de tels risques.

Parce qu’au bout de chaque inondation, il n’y a pas seulement des routes coupées et des véhicules immobilisés.

Il y a des vies.

Ce dimanche, deux vies se sont arrêtées.

Un adulte d’environ 25 ans.

Un enfant d’environ cinq ans.

Deux familles auxquelles rien ne rendra ce qu’elles viennent de perdre.

Alors, au-delà des querelles, des calculs, des changements de responsables et des débats politiques, il y a cette image terrible d’un pays qui, par moments, semble demander simplement qu’on le protège.

Le Sénégal ne manque ni de compétences, ni d’ingénieurs, ni de techniciens, ni de ressources humaines capables de penser des solutions durables.

Il faut désormais que l’urgence climatique, l’assainissement, l’électricité et le coût de la vie soient traités avec la même détermination que celle consacrée aux grandes échéances nationales et internationales.

Car un pays ne se mesure pas seulement à ses grands projets.

Il se mesure aussi à la capacité de son Etat à protéger l’enfant qui dort dans sa maison lorsque la pluie tombe.

Ce dimanche, Dakar a été durement éprouvée.

Demain, les eaux finiront par se retirer.

Les rues seront nettoyées.

Les images disparaîtront progressivement des écrans.

Mais les familles endeuillées, elles, resteront avec leur douleur.

Et le Sénégal, lui, devra continuer à vivre avec ses questions.

Que Dieu vienne en aide au Sénégal.

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