Quand le pouvoir perd le fil avec son peuple

Par Mamadou Sèye

Au début de la nouvelle alternance, le Sénégal avait connu une ferveur que personne ne pouvait raisonnablement nier. Les « Set-Setal » avaient pris l’allure d’une mobilisation nationale. Les populations étaient appelées à nettoyer leurs quartiers, à se prendre en charge, à participer à l’effort collectif. Le message était clair : le changement ne devait pas être seulement celui des gouvernants, il devait aussi devenir celui des gouvernés.

Puis, progressivement, la ferveur s’est éteinte.

Aujourd’hui, le pays donne un visage autrement plus préoccupant. Les inondations éprouvent les populations, les délestages perturbent le quotidien et la cherté des denrées pèse sur les ménages. Et dans ce contexte difficile, il y a surtout une absence : celle d’une parole politique capable de porter le pays, de lui expliquer ses difficultés et de mobiliser les Sénégalais.

Ce constat est d’autant plus troublant que le Sénégal a déjà montré qu’il pouvait se mobiliser lorsque le pouvoir lui donnait une direction et un objectif.

L’année dernière, sous le gouvernement dirigé par Ousmane Sonko, la question des inondations avait été abordée avec une véritable logique d’anticipation. Une vaste opération de curage et de prévention avait été engagée avant l’hivernage. Les pluies n’avaient évidemment pas été supprimées par miracle, mais l’anticipation avait contribué à réduire les conséquences dans plusieurs zones.

Cette année, le décor est beaucoup moins rassurant.

Et il ne faut pas avoir peur de le dire : le contraste politique existe.

Car le problème n’est pas seulement technique. Il est aussi politique.

Lorsqu’un pays traverse des moments difficiles, l’Exécutif doit être capable de créer une dynamique collective. Il doit pouvoir dire aux citoyens ce qui se passe, ce qui est fait et surtout ce qui est attendu d’eux.

Or, aujourd’hui, personne, au sein de l’Exécutif, ne semble occuper véritablement cet espace de parole et de mobilisation.

C’est précisément là que se trouve l’une des grandes différences avec la période où Ousmane Sonko était Premier ministre.

En Italie, devant la diaspora sénégalaise, Sonko n’était plus l’opposant qui haranguait les foules. Il était le chef du gouvernement. Il était allé demander aux Sénégalais de l’extérieur de participer à l’effort national autour du plan de redressement.

L’objectif était de 300 milliards de francs CFA.

La mobilisation annoncée a finalement dépassé les 450 milliards.

Ce résultat mérite d’être regardé en face. Il montre que la diaspora sénégalaise n’était pas seulement sollicitée : elle avait été mise en situation de participer à une entreprise nationale.

Même logique avec les Vacances agricoles patriotiques. Même logique encore avec les appels au don de sang qui avaient provoqué des mobilisations importantes chez les militants et sympathisants.

On peut discuter les méthodes, les résultats ou les orientations politiques. Mais il existe un fait difficilement contestable : une parole politique portée avec suffisamment de force pouvait encore déclencher une mobilisation.

Le Sénégalais n’avait donc pas perdu le goût de l’engagement.

Il n’avait pas perdu le sentiment patriotique.

Il n’était pas devenu indifférent aux affaires du pays.

Quelque chose s’est plutôt dégradé dans la relation entre le pouvoir et les populations.

Et cette dégradation ne peut pas être dissociée du sentiment, de plus en plus répandu, que le programme politique qui avait porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir s’est éloigné de la réalité gouvernementale.

C’est là que se trouve le véritable malaise.

Les Sénégalais n’avaient pas voté simplement pour changer de président.

Ils avaient voté pour une rupture.

Ils avaient voté pour un projet.

Ils avaient voté pour une autre manière de gouverner.

Ils avaient surtout placé une formidable espérance dans ce qu’incarnait le tandem Diomaye-Sonko.

Or, aujourd’hui, la distance entre cette espérance et le vécu quotidien des populations paraît s’être considérablement élargie.

Et lorsque cette distance s’installe, la parole du pouvoir perd naturellement de sa portée.

On peut toujours multiplier les communiqués.

On peut toujours organiser des conseils interministériels.

On peut toujours annoncer des mesures.

Mais un pouvoir ne gouverne pas seulement avec des textes et des procédures.

Il gouverne aussi avec une relation.

Avec une confiance.

Avec une capacité à convaincre.

Avec cette faculté particulière de faire comprendre à une population que, même dans la difficulté, elle participe à quelque chose qui la dépasse.

C’est précisément cette relation qui semble aujourd’hui s’être distendue.

Le pouvoir n’a jamais paru aussi loin de sa base populaire.

Et il ne faudrait surtout pas réduire cette situation à une simple question de communication.

Ce serait trop facile.

Le problème est politique.

Quand les Sénégalais voient les eaux monter dans leurs quartiers, que les coupures d’électricité perturbent leur quotidien et que les prix des produits de première nécessité continuent de peser sur leurs revenus, ils ne demandent pas seulement des explications techniques.

Ils veulent savoir où va le pays.

Ils veulent savoir si le projet pour lequel ils ont voté est toujours la boussole.

Ils veulent savoir pourquoi le discours de la rupture semble aujourd’hui si éloigné de leur vécu.

Et surtout, ils cherchent en vain la voix qui pourrait leur dire : nous savons ce que vous traversez, nous savons où nous allons et nous allons traverser cette période ensemble.

Cette voix, aujourd’hui, semble manquer.

C’est peut-être là le plus grand paradoxe de cette alternance.

Elle est née d’une formidable mobilisation populaire.

Elle a été portée par un discours qui appelait au changement, à l’engagement, à la rupture et au sacrifice.

Elle a suscité une espérance considérable.

Et moins de trois ans plus tard, elle donne le sentiment d’avoir perdu une partie du lien qui l’unissait à cette même population.

Pendant ce temps, le pays souffre.

Les quartiers s’inondent.

L’électricité manque.

Le panier de la ménagère devient toujours plus lourd.

Et l’atmosphère nationale s’assombrit.

Ce n’est donc pas seulement une question de savoir si les pompes fonctionnent ou si les caniveaux ont été curés.

C’est une question beaucoup plus profonde : qui porte aujourd’hui le récit du pays ?

Qui explique la situation ?

Qui redonne confiance ?

Qui mobilise ?

Qui fait encore sentir au Sénégalais ordinaire qu’il est un acteur de la transformation de son propre pays ?

L’année dernière, sous Sonko, cette capacité existait.

Aujourd’hui, elle paraît avoir disparu des radars de l’Exécutif.

Et c’est peut-être là que se trouve le signe le plus inquiétant de la distance désormais installée entre le pouvoir et le peuple.

Car lorsqu’un pouvoir perd sa capacité à mobiliser ceux qui l’ont porté, ce ne sont pas seulement ses discours qui s’affaiblissent.

C’est le lien politique lui-même qui commence à se déliter.

Et le Sénégal ne peut pas se permettre de laisser ce lien se rompre.

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