Le Conseil constitutionnel tranche, les réseaux sociaux jugent

Par Mamadou Sèye

Les saisines du Conseil constitutionnel et les décisions qu’il rend participent naturellement au fonctionnement de la démocratie. Elles témoignent même de la vitalité du débat institutionnel. Mais lorsque les recours, les irrecevabilités, les querelles de compétence et les affrontements autour des textes se multiplient au point de saturer l’espace public, une question finit forcément par surgir : que reste-t-il de cette agitation institutionnelle dans la vie quotidienne des Sénégalais ?

Le Conseil constitutionnel tranche en droit. Le Parlement délibère. L’Exécutif agit. Chacun exerce ses prérogatives dans le cadre de la Constitution. C’est le jeu normal des institutions.

Mais le peuple, lui, regarde ailleurs.

Il regarde les eaux qui envahissent les quartiers et les maisons. Il regarde les prix des denrées de première nécessité qui continuent de peser lourdement sur les ménages. Il regarde les coupures d’électricité qui viennent perturber la vie quotidienne, le travail, le commerce et parfois même les activités les plus élémentaires. Ce Sénégal-là n’attend pas une nouvelle controverse institutionnelle. Il attend des solutions.

C’est toute la difficulté du moment politique.

La Constitution affirme, dans son article 25-1, que les ressources naturelles appartiennent au peuple. Elle précise également que leur exploitation doit contribuer à améliorer les conditions de vie des populations. Lorsque, dans le même temps, une proposition de modification du Code pétrolier portée par des députés de la majorité est déclarée irrecevable au motif que certaines de ses dispositions relèvent du domaine réglementaire, le débat juridique est parfaitement légitime.

Mais il ne peut pas être le seul débat.

Car le citoyen ordinaire ne raisonne pas toujours en termes de domaine législatif ou réglementaire. Il pose une question beaucoup plus élémentaire : à quoi servent nos ressources, à quoi servent nos institutions et à quoi servent les alternances politiques si les difficultés essentielles de la vie quotidienne demeurent ?

C’est ici que le phénomène des réseaux sociaux prend toute sa dimension.

Jamais les Sénégalais n’ont disposé d’une mémoire politique aussi immédiate. Une déclaration prononcée hier peut être ressortie aujourd’hui. Une promesse de campagne peut être confrontée à une décision récente. Une vidéo ancienne peut répondre à une vidéo nouvelle. Une phrase oubliée peut refaire surface en quelques heures.

Le pouvoir peut maîtriser l’agenda institutionnel. Il maîtrise beaucoup moins la mémoire numérique du peuple.

Et cette mémoire est impitoyable.

Elle ne procède pas nécessairement par analyses savantes. Elle juxtapose. Elle compare. Elle confronte. Elle demande pourquoi ce qui était présenté comme une nécessité hier devient discutable aujourd’hui, pourquoi telle position défendue avec vigueur hier semble avoir évolué, pourquoi telle promesse paraît s’éloigner de sa traduction concrète.

C’est ainsi qu’une autre forme de débat public s’installe, en dehors des institutions et souvent en dehors des partis.

Il ne s’agit évidemment pas de considérer chaque vidéo circulant sur les réseaux sociaux comme une vérité révélée. Les manipulations, les montages, les raccourcis et les interprétations abusives existent. Mais derrière cette effervescence numérique se trouve une réalité politique qu’aucun pouvoir ne peut ignorer : une partie importante de l’opinion compare désormais les paroles d’hier aux actes d’aujourd’hui.

Et cette comparaison devient d’autant plus insistante que les difficultés quotidiennes s’accumulent.

Le programme politique qui a porté le Président Bassirou Diomaye Faye au pouvoir constituait une promesse de rupture. Il avait nourri une attente considérable. Le peuple ne s’était pas mobilisé uniquement pour changer de Président. Il avait voté pour une autre manière de gouverner, une autre conception de la souveraineté et, surtout, pour l’espoir d’une amélioration sensible de ses conditions de vie.

Une promesse politique n’est pas éternellement protégée par le souvenir de son élection. Elle doit, à un moment donné, rencontrer le réel.

C’est précisément ce réel qui revient aujourd’hui avec insistance.

Pendant que les institutions se répondent par recours, saisines et décisions, les familles confrontées aux inondations ne peuvent attendre une réforme constitutionnelle pour retrouver leurs maisons. Le père ou la mère de famille qui peine à remplir son panier ne se nourrit pas de débats sur la recevabilité d’une proposition de loi. Le commerçant victime des coupures d’électricité ne peut pas transformer une décision du Conseil constitutionnel en courant électrique.

Il existe un moment où la politique doit sortir des textes pour entrer dans les maisons.

C’est peut-être cela que le pouvoir doit entendre avec le plus d’attention.

Les batailles institutionnelles ont leur nécessité. Elles ne sont ni inutiles ni illégitimes. Mais elles deviennent politiquement secondaires lorsque le quotidien du citoyen réclame des réponses urgentes.

Et c’est peut-être aussi là que réside le paradoxe de la situation actuelle.

Une majorité parlementaire issue du même mouvement politique que l’Exécutif peut multiplier les initiatives, y compris celles qui conduisent à de nouvelles saisines du Conseil constitutionnel. L’Exécutif peut défendre ses positions. Le Conseil peut dire le droit. Mais chaque nouvelle bataille institutionnelle peut aussi produire un effet politique inattendu : remettre sous les yeux du peuple les engagements et les discours qui avaient accompagné l’arrivée au pouvoir.

La question n’est donc plus seulement de savoir qui a juridiquement raison.

Elle est de savoir qui répondra politiquement aux attentes du peuple.

Car une Constitution peut organiser les pouvoirs. Un Conseil constitutionnel peut en garantir le respect. Un Parlement peut voter les lois. Un gouvernement peut prendre des règlements.

Mais aucune institution ne peut gouverner durablement contre la réalité quotidienne.

Et cette réalité, aujourd’hui, a un visage très simple : des quartiers sous les eaux, des ménages étranglés par la cherté de la vie et des citoyens exaspérés par les coupures d’électricité.

Le reste peut attendre quelques heures.

Le peuple, lui, attend déjà depuis longtemps.

Le Conseil constitutionnel tranche. Les réseaux sociaux jugent. Mais, au bout du compte, c’est la vie quotidienne qui rendra son propre verdict.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *