Par Mamadou Sèye
Il arrive un moment dans la vie d’une République où les mots ne suffisent plus. Où les promesses de rupture, de transparence et de reddition des comptes doivent céder la place aux actes. Où l’on ne peut plus demander au peuple de comprendre, de patienter, de se serrer la ceinture et d’accepter les sacrifices sans répondre à une question élémentaire : qui rend compte de ce qui s’est passé ?
Le Sénégal est précisément arrivé à ce moment.
Les autorités sénégalaises viennent d’engager une nouvelle séquence avec le Fonds monétaire international et les créanciers du pays. Le gouvernement parle de « Plan de traitement de la dette ». Le vocabulaire peut changer. La réalité, elle, demeure : le Sénégal doit désormais réorganiser une dette devenue beaucoup plus lourde après la découverte de passifs qui n’avaient pas été correctement déclarés. Le gouvernement a annoncé un programme avec le FMI de 2,2 milliards de dollars sur trois ans et engagé le processus de traitement de la dette.
Mais une question demeure suspendue au-dessus de cette nouvelle séquence : comment peut-on demander au peuple d’accepter les conséquences d’un désastre financier sans avoir, au préalable, établi de manière claire et publique toutes les responsabilités qui ont conduit à ce désastre ?
Ce n’est pas une question de vengeance. Ce n’est pas une chasse aux sorcières. Ce n’est même pas une question de personnes.
C’est une question de République.
Car lorsqu’un pays découvre après coup que ses comptes publics ne correspondaient pas à la réalité, que des engagements considérables n’avaient pas été correctement intégrés à la dette officielle et que cette situation oblige désormais l’Etat à négocier avec ses créanciers, la première exigence devrait être la vérité.
La deuxième devrait être la responsabilité.
Et la troisième, la reddition des comptes.
Or c’est précisément là que le malaise sénégalais devient abyssal.
Le FMI lui-même ne peut pas être considéré comme un simple spectateur innocent de cette affaire. L’institution a reconnu les graves problèmes de déclaration financière du Sénégal et engagé un travail destiné à comprendre comment de telles anomalies avaient pu passer à travers ses mécanismes de surveillance. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de rechercher les responsabilités sénégalaises : il faut aussi interroger les responsabilités institutionnelles de ceux qui avaient pour mission de surveiller les équilibres financiers du pays.
Mais voilà que le Sénégal s’apprête maintenant à entrer dans une nouvelle discipline financière internationale sans que le peuple ait eu le sentiment que toute la lumière avait été faite sur les circonstances ayant produit le désastre.
C’est là que le bât blesse.
Parce que tout le monde connaît les conséquences sociales des programmes de redressement. Même lorsque les institutions financières internationales parlent de protection des couches vulnérables, de croissance inclusive ou de soutenabilité de la dette, le citoyen ordinaire sait ce que signifie, dans sa vie quotidienne, un Etat à court de marges de manœuvre : moins de subventions, moins d’investissements, des arbitrages budgétaires douloureux, une pression fiscale accrue, des services publics sous tension et une économie qui demande encore des efforts à ceux qui en ont déjà beaucoup consenti.
Le peuple va donc payer.
Mais qui va répondre ?
La question est d’autant plus légitime que le discours politique qui a porté l’alternance de 2024 avait précisément placé la reddition des comptes au cœur de la rupture promise.
Les Sénégalais n’avaient pas voté simplement pour changer de locataires du pouvoir. Ils avaient voté pour qu’une autre conception de l’Etat s’installe. Ils avaient entendu parler de justice, de transparence, de gouvernance vertueuse, de responsabilité et de réparation.
Ils avaient surtout entendu dire qu’une République digne de ce nom ne pouvait pas laisser impunis les abus commis au détriment de la collectivité.
Deux ans plus tard, la situation est pour le moins déroutante.
Les rapports des corps de contrôle ont produit des tonnes de documents. Des chiffres ont été publiés. Des anomalies ont été relevées. La dette cachée est devenue une dette reconnue. Le FMI lui-même a reconnu l’ampleur du problème. Et pourtant, le sentiment dominant dans le pays demeure celui d’une immense impunité.
Comme si la découverte du crime financier pouvait produire une conséquence étrange : davantage de sacrifices pour ceux qui n’y sont pour rien, mais pas nécessairement davantage de comptes à rendre pour ceux qui avaient la charge de la gestion publique.
Et cette impression est aggravée par les événements politiques récents.
A peine le Sénégal engagé dans cette nouvelle séquence financière, le Pésident Bassirou Diomaye Faye apportait publiquement son soutien à la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies.
Jusque-là, chacun pouvait comprendre qu’un chef d’Etat puisse défendre la candidature d’un ancien Président au nom d’un intérêt africain qu’il estime supérieur aux querelles nationales.
Mais l’explication donnée au sujet de la dette a laissé beaucoup de Sénégalais perplexes.
Interrogé par RFI et France 24, Bassirou Diomaye Faye a déclaré que Macky Sall avait « subi les affres de la dette » qui avaient plombé ses ambitions, tout en défendant son profil pour porter la réforme de l’architecture financière internationale.
Cette phrase, dans le contexte actuel du Sénégal, ne pouvait évidemment pas passer inaperçue.
Car le même pays est aujourd’hui engagé dans une opération de traitement de sa dette née, pour une part essentielle du problème, de révélations sur la situation financière héritée de la période précédente.
Et comme si cette contradiction ne suffisait pas, quelques jours seulement après cette déclaration présidentielle, le parquet de Dakar rendait public le premier bilan d’une enquête sur les violences politico-judiciaires de 2021 à 2024. Soixante-seize morts et plus de deux cents victimes présumées de tortures ou de traitements inhumains. Le parquet estime que l’ampleur et le caractère systématique de certains faits sont susceptibles de relever de la qualification de crimes contre l’humanité. Cinq personnes ont déjà été inculpées, et le procureur annonce que les investigations pourront conduire à d’autres procédures selon les niveaux de responsabilité établis.
Il faut évidemment respecter la présomption d’innocence.
Mais il faut aussi respecter la présomption de vérité due au peuple.
76 morts. Plus de 200 victimes présumées. Une dette dont l’ampleur réelle n’a pas été correctement reflétée dans les comptes. Des rapports de contrôle. Des milliards engagés. Et maintenant un nouveau cycle de sacrifices.
Combien de temps encore la République pourra-t-elle fonctionner sans répondre aux questions fondamentales que ces chiffres posent ?
Le plus troublant est que le problème de la reddition des comptes ne concerne désormais plus seulement le passé.
Il concerne aussi le présent.
Le Président de la République a défendu le maintien d’une forme d’opacité autour des fonds politiques, expliquant que certaines dépenses liées notamment au renseignement et aux situations sensibles ne pouvaient être exposées publiquement.
Son ancien Premier ministre, lui, a publiquement défendu un encadrement renforcé et transparent de ces ressources.
Voilà donc une République qui vient de découvrir les ravages possibles de l’opacité financière et qui continue pourtant à considérer que certaines ressources publiques peuvent échapper à un contrôle suffisamment transparent.
Même logique dans le dossier pétrolier.
Le Conseil constitutionnel vient de juger irrecevable une proposition de loi qui voulait soumettre les contrats de partage de production à un passage préalable devant l’Assemblée nationale, estimant que cette matière relevait du domaine réglementaire.
La décision appartient au Conseil constitutionnel et doit naturellement être respectée.
Mais politiquement, une question demeure : dans un pays qui découvre chaque jour davantage la nécessité de contrôler l’utilisation de ses ressources, faut-il vraiment considérer que le Parlement doit avoir moins de prise sur les contrats qui engagent l’avenir économique et énergétique de la Nation ?
Ce n’est pas une attaque contre le Conseil constitutionnel.
C’est une interrogation sur l’architecture démocratique de la reddition des comptes.
Parce que la République ne peut pas fonctionner durablement sur la confiance aveugle.
La confiance n’exclut pas le contrôle. Elle le rend nécessaire.
C’est précisément ce que nous semblons oublier.
Et lorsque ceux qui sont arrivés au pouvoir au nom de la rupture reproduisent, sur certains sujets, des pratiques qu’ils dénonçaient hier, le problème dépasse leur propre personne. Il devient institutionnel.
Une République saine ne devrait jamais dépendre de la vertu supposée de celui qui occupe momentanément le palais présidentiel.
Elle doit être construite de telle manière que même un homme parfaitement vertueux soit contrôlé.
Parce que le problème n’est pas de savoir si le Président est honnête.
Le problème est de savoir si les institutions permettent de le vérifier.
C’est toute la différence entre une République fondée sur les hommes et une République fondée sur les règles.
Or c’est précisément cette mécanique de contrôle qui semble aujourd’hui dangereusement grippée.
Et lorsque personne ne donne l’exemple, le mal devient contagieux.
Le citoyen ordinaire finit par comprendre que l’Etat lui demande des justificatifs pour la moindre démarche, tandis que les grandes décisions publiques peuvent demeurer enveloppées de zones grises.
Il comprend qu’on peut lui demander de payer davantage pour sauver les finances publiques sans lui expliquer complètement comment celles-ci ont été mises dans cet état.
Il comprend qu’on peut lui parler de discipline budgétaire sans lui parler avec la même vigueur de responsabilité politique.
Il comprend surtout que la rigueur semble toujours commencer chez le citoyen et rarement au sommet.
C’est cela qui est dangereux.
Parce qu’un peuple peut accepter des sacrifices.
Il peut même accepter des sacrifices considérables lorsqu’il comprend pourquoi ils sont nécessaires, lorsqu’il sait qui les a rendus nécessaires et lorsqu’il constate que ceux qui ont conduit le pays dans la difficulté ne bénéficient pas d’une étrange immunité politique ou morale.
Mais demander au peuple de payer sans lui donner le sentiment que la vérité a été établie, c’est prendre le risque de transformer l’effort national en humiliation collective.
Et une République humiliée finit toujours par se retourner contre ceux qui la gouvernent.
Le Sénégal n’a donc pas seulement besoin d’un plan de traitement de sa dette.
Il a besoin d’un plan de traitement de son déficit de vérité.
Il ne suffit plus de restructurer les chiffres.
Il faut restaurer la confiance.
Il ne suffit plus de négocier avec les créanciers.
Il faut répondre aux citoyens.
Il ne suffit plus d’expliquer que les temps sont difficiles.
Il faut dire pourquoi ils le sont devenus, qui avait la responsabilité de les éviter, qui a failli, qui devait contrôler et pourquoi les mécanismes de contrôle n’ont pas fonctionné.
Et cela vaut pour hier comme pour aujourd’hui.
Car la reddition des comptes n’est pas une vengeance.
Elle n’est pas une chasse aux sorcières.
Elle n’est pas un instrument politique destiné à humilier les vaincus.
Elle est le mécanisme par lequel une République se protège contre la répétition de ses propres fautes.
Voilà pourquoi le Sénégal ne peut pas faire comme si de rien n’était.
Nous pouvons traiter la dette.
Nous pouvons négocier avec le FMI.
Nous pouvons discuter avec les créanciers.
Nous pouvons réformer les finances publiques.
Nous pouvons même demander aux Sénégalais de consentir des sacrifices.
Mais il faudra bien, un jour, répondre à cette question simple et terrible :
qui a mis la République dans cette situation ?
Et à celle qui vient immédiatement après :
qu’avons-nous fait pour que cela ne puisse plus jamais recommencer ?
Parce qu’une République qui ne rend pas compte finit toujours par rendre des comptes.
Et lorsque vient ce moment-là, ce ne sont pas seulement les gouvernants qui paient.
C’est le pays tout entier.