Dakar en danger : faudra-t-il attendre le drame ?

Par Mamadou Sèye

Il faut parfois regarder les infrastructures d’une ville comme on regarde le visage d’un malade : certains signes sont visibles, d’autres annoncent des complications que l’œil profane ne peut pas encore déceler. A Dakar, les signaux d’alerte sont désormais trop nombreux pour être traités comme de simples incidents.

Un pont qui présente des traces de corrosion quelques années seulement après sa mise en service. Un tunnel où l’eau s’infiltre et où des équipements lourds sont suspendus au-dessus des automobilistes. Un énorme bloc d’enrobé abandonné depuis des années sur un axe fréquenté par des poids lourds. Une pente routière qui surprend les conducteurs. Des quartiers entiers menacés par l’érosion côtière. Des bâtiments dont la solidité inquiète.

Et toujours la même question, lancinante : qui surveille ? Qui contrôle ? Qui entretient ? Qui intervient ?

Car il ne suffit pas de construire. Un ouvrage public n’est pas une cérémonie d’inauguration suivie d’un oubli administratif. Il vit, il travaille, il vieillit et il se dégrade. Et précisément parce qu’il est soumis au trafic, aux intempéries, au sel marin, aux vibrations, aux infiltrations et à la corrosion, il doit être régulièrement inspecté.

Le pont de Cambérène est à cet égard un cas qui mérite toute l’attention des pouvoirs publics. Mis en circulation en mars 2023, il est installé dans un environnement marin particulièrement agressif. Voir apparaître des traces de corrosion sur un ouvrage aussi récent ne signifie pas automatiquement que sa structure est dangereuse. Mais cela signifie quelque chose de beaucoup plus simple : il faut regarder de près.

Et regarder de près ne signifie pas envoyer quelqu’un prendre quelques photographies. Il faut une véritable expertise technique : matériaux utilisés, protection anticorrosion, suspentes, ancrages, joints, appuis, béton armé, fondations, drainage. Il faut savoir ce qui relève de la simple dégradation superficielle et ce qui pourrait annoncer une pathologie plus sérieuse.

Pourquoi attendre ?

Le tunnel de Soumbédioune pose une question encore plus préoccupante. Un tunnel n’est pas seulement du béton et du bitume. C’est un système complexe qui dépend de pompes, de ventilation, d’éclairage, de détection et de dispositifs de sécurité. Dans une ville régulièrement confrontée aux pluies intenses, le drainage n’est pas un détail. C’est une question de sécurité.

Et lorsqu’un équipement lourd est suspendu au plafond d’un tunnel, son système de fixation mérite évidemment une surveillance particulière.

Personne ne souhaite voir un accident confirmer après coup ce que des inspections auraient pu révéler avant.

Mais il y a plus troublant encore.

Depuis des années, un bloc d’enrobé encombre la circulation au niveau du rond-point Sonacos, sur l’axe conduisant vers le Môle 8. Des poids lourds doivent l’éviter quotidiennement. Cinq ans, paraît-il. Cinq ans !

Il faut s’arrêter un instant sur cette durée.

Cinq ans pour enlever un obstacle issu de travaux routiers sur un axe portuaire stratégique. Cinq ans pendant lesquels des camions, des citernes, des semi-remorques et des véhicules légers passent à proximité d’un danger parfaitement visible.

A ce stade, ce n’est plus une question de technologie sophistiquée. C’est une question de volonté.

Un marteau-piqueur, quelques ouvriers, un engin de levage et une évacuation auraient probablement suffi. Mais ce qui devrait être réglé en quelques heures ou quelques jours devient chez nous un élément permanent du paysage.

Et c’est précisément cette banalisation du danger qui devient inquiétante.

Nous avons pris l’habitude de vivre avec des anomalies jusqu’au jour où elles deviennent des catastrophes.

Une route mal signalée ? On s’habitue.

Une canalisation qui déborde ? On s’habitue.

Un ouvrage qui se dégrade ? On s’habitue.

Un bâtiment fissuré ? On s’habitue.

Un équipement qui menace de tomber ? On s’habitue.

Puis survient l’accident.

Et soudain, tout le monde découvre l’urgence.

On convoque une réunion. On dépêche une commission. On annonce une enquête. On promet des mesures. Et parfois, comme pour achever de nous déresponsabiliser, quelqu’un prononce cette formule devenue presque réflexe : « ndogalu Yàlla ».

Non.

La foi n’exonère personne de ses responsabilités.

Le destin n’est pas un permis de négliger.

Dieu n’interdit à personne d’inspecter un pont, de nettoyer une route, de contrôler un bâtiment ou de réparer une pompe.

La responsabilité humaine commence précisément là où nous avons la capacité d’anticiper.

Et nous avons cette capacité.

Les ingénieurs savent qu’un ouvrage se dégrade. Ils savent comment le béton réagit aux chlorures. Ils savent ce que le sel marin fait aux métaux. Ils savent ce que les vibrations répétées produisent sur les équipements. Ils savent qu’une fondation peut être exposée à l’affouillement. Ils savent qu’un système de pompage peut tomber en panne.

Ce qui peut être prévu doit être surveillé. Ce qui peut être surveillé doit être entretenu. Et ce qui présente un danger doit être traité avant l’accident.

C’est aussi simple que cela.

Alors, où est l’Etat ?

La question n’est pas polémique. Elle est administrative, technique et politique au meilleur sens du terme.

Lorsqu’un ouvrage public présente des signes de dégradation, le citoyen a le droit de savoir qui en assure la surveillance. Lorsque des travaux sont réalisés, il a le droit de savoir qui contrôle leur conformité. Lorsqu’un équipement présente un risque, il a le droit de savoir pourquoi il reste en place.

L’AGEROUTE, le Port autonome de Dakar, les collectivités territoriales, les services techniques de l’Etat : chacun doit répondre dans son domaine de compétence.

Et si les responsabilités sont partagées, cela ne doit surtout pas devenir une machine à ne rien faire.

Le citoyen ne demande pas l’impossible. Il demande que les ouvrages qu’il finance et qu’il utilise soient entretenus.

Il demande surtout qu’on cesse de confondre inauguration et achèvement.

Un ouvrage public n’est jamais terminé le jour où le ruban est coupé. Il commence alors sa seconde vie : celle de l’entretien.

C’est cette culture qu’il faut installer définitivement au Sénégal.

Car Dakar est aujourd’hui une métropole sous pression. La circulation augmente. Les pluies mettent à rude épreuve les réseaux. La mer grignote le littoral. Les constructions se multiplient. Les ouvrages routiers vieillissent. Les immeubles fragiles deviennent plus vulnérables.

Dans une telle ville, l’entretien ne peut plus être une activité secondaire des administrations. Il doit devenir une priorité publique.

Nous avons trop souvent construit dans l’urgence et entretenu dans l’oubli.

Il faut maintenant inverser la logique.

Inspecter avant que les fissures ne deviennent des ruptures. Réparer avant que la panne ne devienne catastrophe. Sécuriser avant que la chute ne tue. Dégager une route avant qu’un camion ne se renverse.

Et surtout, rendre des comptes.

Parce que si demain un ouvrage cède, personne ne pourra sérieusement prétendre que les dangers n’existaient pas.

Certains sont déjà visibles.

La vraie question est donc de savoir combien de temps nous accepterons encore de les regarder sans agir.

Dakar n’a pas besoin d’une nouvelle tragédie pour découvrir que ses infrastructures doivent être surveillées.

Elle a besoin d’un Etat qui anticipe.

Avant le drame.

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