Par Mamadou Sèye
On ne peut pas demander aux Sénégalais de payer la facture de la dette cachée sans situer les responsabilités. Et si la loi de finances rectificative devait aggraver davantage leur précarité, la majorité PASTEF à l’Assemblée nationale devrait renvoyer sa copie au gouvernement. C’est une question de cohérence politique, mais aussi de respect des engagements pris devant les citoyens.
La dette cachée n’est plus une simple accusation de l’opposition ou une controverse entre l’ancien et le nouveau pouvoir. Le Sénégal a reconnu que les chiffres précédemment communiqués sur ses finances publiques ne reflétaient pas la réalité de ses engagements. Le FMI a pris acte de cette situation et le pays est désormais engagé dans un processus de traitement de sa dette, dans le cadre de nouvelles négociations avec ses créanciers. Les conséquences de cette révélation sont considérables : contraintes budgétaires, difficultés de financement et arbitrages douloureux pour l’avenir.
Mais il y a une question que l’on ne saurait escamoter sous prétexte d’urgence financière : qui a conduit le Sénégal dans cette situation, comment cela a-t-il été possible et quelles responsabilités doivent être établies ?
Le Plan de redressement économique et social (PRES) a été élaboré dans ce contexte de crise des finances publiques. Il devait permettre au pays de retrouver des marges de manœuvre, de rétablir ses équilibres et de reprendre en main son destin économique. Pourtant, à mesure que la facture de la dette se précise, les Sénégalais sont en droit de demander si le redressement se fera à leur détriment ou s’il sera accompagné d’un véritable effort de transparence, de justice et de responsabilité.
Le FMI lui-même ne peut être soustrait à l’examen critique. Comment une dette d’une telle ampleur a-t-elle pu échapper aux mécanismes de surveillance d’une institution dont les programmes reposent précisément sur l’analyse des comptes publics et la fiabilité des données économiques ? La reconnaissance de la dette cachée ne clôt pas ce débat. Elle le rend au contraire incontournable. Les responsabilités des autorités nationales et les limites éventuelles de la surveillance internationale doivent être examinées distinctement, sans amalgame ni exonération de principe.
Dans le même temps, l’Assemblée nationale a engagé des travaux d’enquête sur plusieurs dossiers sensibles. Des anciens responsables sont appelés à s’expliquer ; certains contestent les convocations ou refusent d’y déférer. Les arguments avancés doivent être appréciés à la lumière des textes et des procédures applicables. Mais rien ne justifie que la recherche de la vérité soit abandonnée dès qu’elle devient inconfortable pour les personnes concernées. Les commissions parlementaires ne sont pas des tribunaux, mais elles ont précisément vocation à éclairer les faits, à examiner la gestion des affaires publiques et à contribuer à l’établissement des responsabilités politiques.
Il serait pour le moins paradoxal de réclamer des sacrifices aux populations tout en donnant le sentiment que la question des responsabilités peut attendre indéfiniment. Le redressement des comptes publics et la reddition des comptes ne sont pas deux chantiers concurrents. Ils doivent avancer ensemble.
C’est dans cette perspective que la loi de finances rectificative (LFR) prend une dimension politique particulière. Le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye, désormais dirigé par Ahmadou Al Aminou Lô après le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature, doit défendre devant les députés ses choix budgétaires. Mais il ne peut présumer que leur adoption serait une simple formalité. La majorité parlementaire PASTEF n’est plus une majorité gouvernementale au sens politique du terme : le parti a choisi de ne pas participer à la nouvelle équipe exécutive.
Cette nouvelle configuration institutionnelle appelle une clarification. L’Assemblée nationale n’est pas une chambre d’enregistrement. Elle n’a pas vocation à transformer automatiquement les demandes du gouvernement en décisions législatives, surtout lorsque celles-ci touchent directement au quotidien de millions de citoyens.
Si le contenu de la LFR devait comporter des mesures aggravant la précarité des populations, le groupe parlementaire PASTEF devrait renvoyer sa copie au gouvernement et lui demander de revoir ses arbitrages. Il ne s’agit pas de nier la gravité de la situation financière, encore moins de prétendre que le Sénégal peut se soustraire à ses engagements. Il s’agit de rappeler que l’urgence budgétaire ne dispense pas le gouvernement de convaincre, de justifier ses choix et d’examiner les solutions alternatives.
Une hausse de prélèvements, une réduction de subventions ou une compression des dépenses publiques ne sont jamais de simples lignes dans un tableau comptable. Selon leur nature et leur répartition, ces décisions peuvent peser sur le pouvoir d’achat des ménages, les coûts de transport, les petites entreprises, l’emploi et l’accès aux services essentiels. Avant de voter, les députés doivent donc savoir qui supportera l’effort, dans quelles proportions et avec quelles mesures de protection pour les plus vulnérables.
La majorité PASTEF dispose de 130 députés sur les 165 sièges de l’Assemblée nationale. Ce poids lui confère une capacité déterminante dans l’examen des textes. Il lui donne également une responsabilité particulière : celle de ne pas confondre la fidélité à une formation politique avec l’approbation automatique de décisions qui pourraient contredire ses engagements.
Ousmane Sonko, aujourd’hui président de l’Assemblée nationale après avoir dirigé le gouvernement, se trouve au cœur de cette nouvelle séquence. Il ne lui appartient pas, à lui seul, de décider du contenu de la LFR. Mais la majorité de son parti peut exercer pleinement ses prérogatives parlementaires : questionner, amender, proposer des alternatives et, si les circonstances le justifient, refuser le texte en l’état.
Ce serait d’ailleurs une étrange conception de la rupture que de dénoncer hier une gestion dont les conséquences pèsent sur les finances publiques, de réclamer aujourd’hui que la lumière soit faite sur les responsabilités, puis d’accepter demain des dispositions qui feraient porter aux populations les conséquences d’un redressement insuffisamment expliqué ou injustement réparti.
La cohérence politique ne se proclame pas. Elle se vérifie au moment des décisions difficiles. Elle exige que les engagements pris devant les électeurs continuent d’orienter l’action des élus, y compris lorsque le gouvernement qui présente un texte n’est plus celui auquel appartient leur parti.
Les députés PASTEF ne sont pas tenus de rejeter toute mesure contraignante par principe. Ils sont en revanche fondés à exiger que chaque disposition soit justifiée, que ses conséquences sociales soient évaluées et que les alternatives soient sérieusement examinées. Si le texte devait faire peser une charge supplémentaire injuste sur les populations, le renvoyer au gouvernement ne constituerait ni une fuite devant les responsabilités ni une obstruction institutionnelle. Ce serait demander à l’exécutif de revoir une copie qui ne répondrait pas aux exigences de justice sociale.
Le Sénégal a besoin d’un redressement de ses finances publiques. Mais il a tout autant besoin de vérité sur la dette cachée, de transparence sur les décisions passées et de garanties contre la répétition des mêmes défaillances. On ne peut pas dissocier durablement l’assainissement des comptes publics de la confiance des citoyens.
La dette cachée impose de situer les responsabilités. La LFR impose de mesurer les sacrifices demandés. Et la majorité PASTEF doit choisir la cohérence plutôt que la facilité. Si les dispositions budgétaires aggravent la précarité des Sénégalais, qu’elle renvoie le texte au gouvernement. La rupture promise ne peut pas s’arrêter au seuil de l’Assemblée nationale.