Par Mamadou Sèye
Le Sénégal serait-il en train de payer deux fois le prix de la dette cachée : une première fois par les engagements financiers hérités du régime précédent, une seconde fois par les sacrifices sociaux qu’imposerait leur traitement ? La question mérite d’être posée sans détour, au moment où les discussions avec le Fonds monétaire international (FMI) semblent ramener le débat national à une équation comptable, comme si la crise que traverse le pays était tombée du ciel et comme si personne n’avait à répondre de sa genèse.
Dans une réflexion consacrée aux déclarations de la directrice générale du FMI lors des assemblées annuelles de l’institution et de la Banque mondiale en Thaïlande, l’ancien ministre Abdourahmane Sarr défend une thèse qui mérite discussion. Selon lui, le Sénégal n’aurait pas besoin d’une véritable restructuration de sa dette, mais d’un simple reprofilage, réalisable avec les instruments financiers régionaux, notamment ceux de l’UEMOA et de la BOAD. Il estime que les tensions de trésorerie du pays seraient suffisamment limitées pour que l’on évite de dramatiser sa situation et d’en faire un cas expérimental pour le cadre commun renforcé du G20.
L’argument est intéressant. Il ouvre un débat sur les marges de manœuvre financières du Sénégal, sur la solidarité régionale et sur la capacité de nos institutions à répondre à une crise de liquidité sans soumettre le pays à une procédure plus lourde. Mais il ne répond pas à la question essentielle : pourquoi le Sénégal doit-il aujourd’hui négocier les conditions de sa survie financière sans que le débat sur les responsabilités de la dette cachée occupe la place centrale qui lui revient ?
Car la dette cachée n’est pas une catastrophe naturelle. Elle est le produit de décisions, de pratiques administratives et de mécanismes de déclaration dont la lumière doit être faite. Si des engagements publics ont été dissimulés, minorés ou insuffisamment retracés dans les comptes de l’Etat, il faut en établir les circonstances, identifier les responsabilités et tirer toutes les conséquences nécessaires. Le peuple sénégalais n’a pas à accepter que l’on passe directement du constat des anomalies à la prescription de sacrifices, en faisant comme si la recherche des responsables était une question secondaire.
Le FMI lui-même ne peut se réfugier derrière une posture de simple observateur extérieur. Il a reconnu l’existence d’un problème majeur dans les comptes publics du Sénégal. Il lui appartient donc d’expliquer comment ses mécanismes de surveillance et d’évaluation ont pu coexister avec une situation qui n’a été pleinement révélée qu’après coup. Cela ne signifie pas que l’institution serait, à elle seule, responsable de la dette cachée. Cela signifie qu’elle doit répondre des limites de son appréciation, de ses méthodes de contrôle et de la manière dont elle entend désormais accompagner le pays.
Il y a, dans cette affaire, une exigence élémentaire de cohérence. On ne peut pas, d’un côté, reconnaître que la situation financière réelle du Sénégal différait substantiellement de celle qui avait été présentée et, de l’autre, réduire la discussion à la nécessité de conclure un accord, de restaurer la confiance des créanciers et de rétablir les équilibres macroéconomiques. La crédibilité financière d’un Etat ne saurait être reconstruite durablement sur l’effacement politique des circonstances qui l’ont mise en péril.
Le problème est d’autant plus grave que les conséquences d’un programme de redressement ne se distribuent pas également. Les créanciers négocient. Les institutions évaluent. Les gouvernements prennent des engagements. Mais les populations, elles, subissent les effets concrets des restrictions budgétaires, des arbitrages sur les dépenses publiques et des difficultés économiques. Dans un pays où le coût de la vie pèse déjà sur les ménages, où l’emploi demeure une préoccupation majeure et où les attentes sociales suscitées par l’alternance restent considérables, il serait irresponsable de traiter les exigences financières comme si elles n’avaient aucune traduction humaine.
La question n’est pas de contester par principe toute discipline budgétaire. Elle est de refuser qu’une discipline imposée au peuple tienne lieu de justice à l’égard de ceux qui ont administré les finances publiques. Le redressement des comptes ne doit pas devenir le substitut de l’établissement des responsabilités.
C’est ici que les déclarations du président Bassirou Diomaye Faye à New York, évoquant les souffrances de Macky Sall face à la dette, prennent une dimension politique particulière. Un ancien chef d’Etat peut avoir été confronté à des contraintes financières réelles. Mais comment comprendre que l’on insiste sur les difficultés auxquelles il aurait été confronté sans placer au premier plan la nécessité d’expliquer la dette cachée découverte sous son successeur ? Le Sénégal attend des éclaircissements, pas une compassion politique qui risquerait de brouiller la distinction entre les difficultés rencontrées par un dirigeant et les responsabilités éventuelles liées à la gestion de son pouvoir.
Il ne s’agit pas de condamner avant d’avoir instruit les faits. Il s’agit précisément de permettre que les faits soient établis, que les mécanismes de dissimulation soient identifiés et que les personnes éventuellement responsables répondent de leurs actes devant les institutions compétentes. Une République sérieuse ne protège pas les puissants par le silence et ne condamne pas les citoyens à payer sans explication.
Dans cette séquence, l’Assemblée nationale ne peut être une simple chambre d’enregistrement. L’examen de la loi de finances rectificative constitue un moment majeur pour interroger les choix du gouvernement, apprécier les conséquences de ses engagements et vérifier que les sacrifices demandés au pays sont nécessaires, proportionnés et équitablement répartis. Les députés ont le devoir de réclamer des explications précises sur les hypothèses économiques retenues, les besoins réels de financement, les conditions négociées avec le FMI et les mesures envisagées pour protéger les catégories sociales les plus exposées.
Le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, ne peut être étranger à ce débat. Ancien chef du gouvernement et initiateur du Plan de redressement économique et social, il connaît les enjeux politiques et budgétaires de la situation. Sa position institutionnelle lui impose de garantir le contrôle parlementaire, sans confondre les prérogatives de l’Assemblée avec les intérêts de l’Exécutif. Si des insuffisances majeures apparaissent dans le projet soumis aux députés, toutes les voies prévues par les textes, y compris un éventuel renvoi au gouvernement lorsque la procédure le permet, doivent pouvoir être discutées.
Ce serait une erreur de croire que le Sénégal n’a d’autre choix que d’accepter les prescriptions du FMI sans débat national approfondi. Ce serait tout aussi imprudent de conclure, sans expertise contradictoire, que le reprofilage suffirait nécessairement à résoudre tous les problèmes. La thèse d’Abdourahmane Sarr doit être examinée sur ses mérites : quels montants sont réellement exigibles à court terme ? Quelle capacité de mobilisation les institutions régionales possèdent-elles ? À quelles conditions les créanciers accepteraient-ils un reprofilage ? Quels seraient les coûts comparés des différentes options ? Voilà les questions auxquelles le gouvernement et ses partenaires doivent répondre publiquement.
Mais même si un accord financier se révélait techniquement nécessaire, il ne dispenserait nullement le pays de rechercher les responsabilités. Un arrangement avec les créanciers n’est ni un certificat d’innocence pour les anciens dirigeants, ni un quitus pour les institutions de contrôle, ni une autorisation donnée aux gouvernants actuels de se dérober à leurs engagements politiques.
Le Sénégal ne peut pas se satisfaire d’une République où les responsabilités s’évaporent au moment où les factures arrivent. Il ne suffit pas de découvrir la dette cachée ; il faut encore expliquer comment elle a été possible, qui devait la détecter, qui devait la déclarer et qui doit aujourd’hui répondre des actes établis.
Sans cette exigence, le pays risque de transformer une crise de gouvernance en une interminable cure d’austérité pour les citoyens. Les créanciers auront obtenu des garanties, les comptes auront été réorganisés et les négociations auront peut-être abouti. Mais la question démocratique, elle, restera entière.
Le peuple sénégalais n’a pas voté pour changer les visages au sommet de l’Etat tout en conservant les mêmes pratiques d’opacité et la même impunité. Il attend de ses dirigeants qu’ils défendent ses intérêts, de ses députés qu’ils exercent pleinement leur contrôle et de la justice qu’elle établisse les responsabilités sur la base du droit et des preuves.
La dette cachée ne doit pas devenir la dette morale du peuple sénégalais. Ceux qui ont gouverné doivent répondre de leur gestion. Ceux qui ont contrôlé doivent expliquer leurs défaillances éventuelles. Ceux qui gouvernent aujourd’hui doivent défendre une solution soutenable et transparente. Et ceux qui négocient au nom du Sénégal doivent comprendre qu’aucun accord financier ne saurait tenir lieu de justice.
Autrement, nous aurons beau changer de programme, de partenaires ou de méthode de financement, nous resterons prisonniers de cette vieille maladie des républiques bananières : les responsabilités au sommet, les sacrifices à la base.