Par Mamadou Sèye
La Première dame n’est pas une fonction constitutionnelle. Pourtant, au Sénégal, la création par décret de la Fondation nationale Sénégal Solidaire, l’annonce de 500 millions de francs CFA pour les JOJ et la décision du président Bassirou Diomaye Faye de présider la Conférence des Premières Dames d’Afrique posent une question fondamentale : jusqu’où peut aller l’institutionnalisation d’un rôle qui ne repose sur aucun mandat populaire ?
Dans une République, les symboles ont leur importance, mais les actes ont encore davantage de poids. Et lorsque ces actes émanent du sommet de l’Etat, ils méritent un examen qui ne se laisse intimider ni par le prestige du palais ni par la noblesse affichée des causes défendues.
Au Sénégal, la Première dame est devenue une figure de la vie publique. Elle participe à des activités sociales, soutient des initiatives humanitaires et bénéficie d’une visibilité que lui confère naturellement sa proximité avec le chef de l’Etat. Rien de tout cela n’est, en soi, contestable. La solidarité, l’éducation, la santé et l’autonomisation des femmes sont des causes qui méritent l’engagement de toutes les bonnes volontés.
Mais une question essentielle demeure : quelle est la légitimité institutionnelle d’une Première dame et quelles sont les limites de son rôle dans une République ?
Contrairement au Président de la République, élu au suffrage universel, la Première dame ne reçoit aucun mandat populaire. Elle n’est ni une autorité constitutionnelle ni un membre du gouvernement du seul fait de son mariage. Son titre relève de l’usage protocolaire, non d’une fonction définie par la Constitution. Elle peut agir, convaincre, mobiliser et s’engager. Elle ne saurait cependant tirer de sa seule proximité conjugale avec le chef de l’Etat un pouvoir public autonome.
Or, au Sénégal, le débat prend désormais une dimension particulière avec la Fondation nationale Sénégal Solidaire, créée par le décret n° 2025-1622 du 10 octobre 2025. Nous ne sommes plus simplement dans le registre des œuvres sociales qu’une épouse de chef d’Etat pourrait entreprendre à titre personnel. Nous sommes en présence d’une fondation d’utilité publique dont la création a été formalisée par un acte de l’Etat.
Il faut prendre la mesure de cette différence. Une initiative privée et une structure instituée par décret ne relèvent pas du même registre institutionnel. La seconde appelle nécessairement des questions sur sa gouvernance, ses ressources, ses responsabilités et les mécanismes de contrôle auxquels elle est soumise.
La présentation officielle de Sénégal Solidaire précise d’ailleurs que son fondateur est Bassirou Diomaye Faye lui-même et que les Premières dames y exercent des missions de représentation et de plaidoyer. Nous sommes donc devant une configuration qu’il faut regarder de près : le chef de l’État crée la fondation, tandis que son épouse et l’autre Première dame en portent les causes sociales.
Ce dispositif est-il suffisamment transparent ? Quelles sont exactement les responsabilités des différents acteurs ? Quelles garanties permettent de distinguer les moyens de la fondation de ceux de l’Etat ? Ce sont des questions légitimes, auxquelles la publication claire des statuts, des comptes et des règles de gouvernance peut apporter des réponses.
Le sujet a pris une nouvelle ampleur le 5 septembre dernier, lorsque Bassirou Diomaye Faye a annoncé une contribution de 500 millions de francs CFA de la Fondation Sénégal Solidaire pour l’achat de billets des Jeux olympiques de la jeunesse de Dakar 2026. Selon l’annonce présidentielle, 200 000 billets doivent être mis à la disposition des écoles et des associations, afin que les enfants des quartiers défavorisés puissent eux aussi participer à cet événement.
L’objectif social est compréhensible. Permettre à des enfants dont les familles disposent de faibles ressources d’assister aux JOJ constitue une initiative dont l’utilité peut être reconnue. Mais l’intérêt d’une cause ne saurait tenir lieu de réponse à toutes les questions portant sur les moyens engagés.
D’où proviennent précisément les 500 millions annoncés ? S’agit-il de ressources propres de la fondation, de contributions de partenaires privés, de dons ou d’autres financements ? Selon quelles procédures la décision a-t-elle été prise et le décaissement sera-t-il documenté ? Ces interrogations ne constituent pas une accusation. Elles relèvent simplement de l’exigence de transparence que commande une opération de cette ampleur.
Le Président de la République a lui-même rendu publique cette contribution. Il ne peut donc être surprenant que les citoyens souhaitent comprendre les mécanismes qui la rendent possible. La philanthropie n’est pas une zone de non-droit, et la solidarité n’est pas un argument qui dispense de rendre compte.