Par Mamadou Sèye
Quand un chef de gouvernement oppose les urgences nationales à un débat sur les choix économiques qui engagent précisément ces urgences, il révèle une conception singulièrement réductrice de sa fonction. Ahmadou Al Aminou Lô vient d’en donner une nouvelle illustration.
La réponse d’Ahmadou Al Aminou Lô à Ousmane Sonko mérite que l’on s’y arrête. Invité par son prédécesseur à un débat public contradictoire sur les subventions énergétiques, le plan de redressement et la restructuration de la dette, le Premier ministre a préféré rappeler que son temps et ses forces étaient mobilisés sur les urgences des Sénégalais. A l’entendre, les débats n’auraient leur place que dans une enceinte institutionnelle : le Parlement.
Voilà une réponse qui se veut sérieuse, mais qui appelle quelques observations élémentaires.
De quelles urgences parle-t-on ? De la vie chère, du panier de la ménagère, de l’emploi, des difficultés des producteurs et de l’endettement du pays ? Mais ce sont précisément les questions que Sonko souhaite mettre en débat. Comment prétendre se consacrer aux préoccupations quotidiennes des Sénégalais tout en esquivant la confrontation sur les décisions économiques qui pèsent directement sur leur existence ?
La question des subventions énergétiques n’est pas un débat de salon. La restructuration de la dette n’est pas une querelle de personnes. Le redressement des finances publiques n’est pas un sujet réservé aux spécialistes. Ces choix déterminent les sacrifices que l’Etat entend demander aux citoyens, les dépenses qu’il compte réduire et les marges dont il disposera pour financer les services publics.
Le Premier ministre peut naturellement préférer le Parlement comme cadre de discussion. Mais il ne saurait transformer cette préférence en argument pour se soustraire à une confrontation politique avec celui qui a dirigé le gouvernement avant lui. D’autant que l’Assemblée nationale est précisément traversée par le désaccord sur la politique économique actuelle.
Si les orientations du gouvernement sont justes, cohérentes et favorables aux Sénégalais, pourquoi craindre de les défendre face à la contradiction ? Et si elles comportent des difficultés, pourquoi ne pas les expliquer franchement au pays ?
L’argument des urgences nationales ne répond donc pas à la question posée. Il la contourne.
Un Premier ministre dans l’ombre de celui qu’il a remplacé
Il faut cependant aller au-delà de cette déclaration pour comprendre le problème politique que pose la personnalité d’Ahmadou Al Aminou Lô à la tête du gouvernement.
Lors de son arrivée à la Primature, le message qu’il avait donné de sa mission était essentiellement celui d’un exécutant chargé de mettre en œuvre les orientations du chef de l’Etat. Une telle conception n’est pas, en elle-même, contraire aux institutions. Le président de la République définit la politique de la Nation dans les conditions prévues par la Constitution, et le gouvernement doit agir dans le cadre de ses responsabilités constitutionnelles.
Mais un Premier ministre ne saurait se réduire à un simple relais administratif. Il lui revient de coordonner l’action gouvernementale, d’arbitrer entre des priorités parfois contradictoires, de défendre les choix retenus et d’assumer publiquement leurs conséquences.
Or, depuis sa nomination, Ahmadou Al Aminou Lô peine à imposer une stature politique qui lui soit propre. Il peut présenter des programmes, annoncer des réunions et décliner des objectifs. Il a même défendu, devant l’Assemblée nationale, une feuille de route comportant des engagements dans plusieurs secteurs. Mais entre l’énoncé des objectifs et la capacité à entraîner le pays autour d’une politique, il existe une différence fondamentale.
Un chef de gouvernement ne se mesure pas seulement à la qualité technique de ses présentations. Il se juge aussi à sa capacité à donner une direction lisible à l’action publique, à nouer des compromis et à créer les conditions politiques de leur réalisation.
C’est précisément sur ce terrain que le contraste avec Ousmane Sonko devient saisissant.
Sonko avait construit un rapport politique avec les travailleurs
Lorsque Sonko dirigeait le gouvernement, il avait engagé avec les organisations syndicales et le patronat un Pacte national de stabilité sociale pour une croissance inclusive et durable, signé le 1er mai 2025. Ce dispositif devait permettre de traiter les revendications, de prévenir les conflits et de rechercher des compromis entre les partenaires sociaux.
Il ne faut pas idéaliser ce pacte : aucun accord ne supprime les divergences entre l’Etat et les travailleurs, et sa signature ne garantit pas à elle seule la paix sociale. Mais il témoignait d’une volonté politique de construire un cadre de négociation et de donner aux engagements pris une portée collective.
Aujourd’hui, Ahmadou Al Aminou Lô préside lui-même les réunions de suivi de ce pacte. Il a sollicité un moratoire sur les grèves et appelé les syndicats à privilégier le dialogue. Pourtant, les 21, 22 et 23 octobre, le pays a été confronté à un mot d’ordre de grève générale de soixante-douze heures.
Il serait donc inexact de prétendre que le Premier ministre actuel n’a rien entrepris sur le front social. Il a convoqué les partenaires et proposé des mécanismes de concertation. Mais le résultat politique demeure préoccupant : les appels au dialogue n’ont pas suffi à empêcher la confrontation sociale annoncée.
La différence entre une démarche administrative et une véritable capacité de médiation politique apparaît ici dans toute son importance. Réunir les partenaires est nécessaire. Les convaincre que leurs revendications seront entendues et que les engagements de l’Etat seront tenus est autrement plus difficile.
Le problème n’est pas qu’Ahmadou Al Aminou Lô serait incapable de travailler. Son parcours dans l’administration et les responsabilités qu’il a exercées montrent qu’il connaît les rouages de l’Etat. Le problème est qu’il n’a pas encore démontré qu’il possédait le poids politique et la capacité d’entraînement nécessaires pour donner à son gouvernement une dynamique incontestable.
Sonko et Lô ne jouent pas dans la même catégorie politique
Il faut rappeler une réalité que les discours officiels ne peuvent effacer : Ahmadou Al Aminou Lô n’est pas Ousmane Sonko.
Ce constat n’a rien d’une attaque personnelle. Il procède de l’observation de leurs trajectoires, de leur rapport à l’opinion et de leur capacité respective à structurer le débat politique.
Sonko dispose d’une audience militante, d’une assise politique et d’une capacité de mobilisation qui ont largement contribué à la victoire du camp au pouvoir. Il a dirigé le gouvernement, porté des orientations politiques et construit un rapport direct avec une partie importante de la population. Son accession à la présidence de l’Assemblée nationale ne lui a pas retiré cette influence.
Ahmadou Al Aminou Lô, lui, est issu de la technostructure administrative et économique. Il a occupé les fonctions de secrétaire général du gouvernement avant d’être chargé du suivi, du pilotage et de l’évaluation de l’Agenda national de Transformation Sénégal 2050. Son expérience peut être utile à la conduite de l’Etat. Mais la compétence technique ne se transforme pas automatiquement en autorité politique.
Il faut également rappeler que c’est sous la Primature de Sonko qu’Ahmadou Al Aminou Lô avait été appelé à exercer les fonctions de secrétaire général du gouvernement, avant de rejoindre la présidence de la République pour le suivi de l’Agenda 2050. Son accession ultérieure à la Primature s’inscrit donc dans une trajectoire institutionnelle déjà engagée au sein de l’exécutif.
Cette histoire rend d’autant plus frappante la situation actuelle : celui qui occupait hier les fonctions de chef du gouvernement est devenu président de l’Assemblée nationale, tandis que celui qui avait travaillé dans son dispositif administratif lui a succédé à la Primature.
Il ne s’agit pas d’exiger du nouveau Premier ministre qu’il imite son prédécesseur. Il s’agit de constater qu’il lui revient désormais de démontrer sa propre capacité à gouverner, à convaincre et à assumer les arbitrages difficiles.
Un Premier ministre ne peut durablement tirer sa légitimité de la seule confiance du Président de la République. Il doit également la construire par ses actes, ses résultats et sa capacité à répondre aux attentes de la population.
Les urgences du Sénégal ne peuvent servir d’alibi
Le Sénégal traverse une période particulièrement difficile. Les finances publiques sont sous pression, la question de la dette occupe le centre du débat économique, les ménages subissent les contraintes du coût de la vie et les tensions sociales se manifestent dans plusieurs secteurs.
Dans ce contexte, la confrontation proposée par Sonko pouvait être l’occasion d’expliquer les choix du gouvernement, de répondre aux objections et de clarifier les conséquences des mesures envisagées. Elle aurait aussi permis aux Sénégalais de mieux comprendre les différences entre les orientations défendues par les deux responsables.
Refuser cette confrontation n’est pas nécessairement une faute institutionnelle. Mais opposer le travail aux débats politiques revient à oublier que, dans une démocratie, le débat contradictoire fait partie du travail gouvernemental lui-même.
Le Premier ministre affirme vouloir consacrer ses forces aux urgences des Sénégalais. Fort bien. Mais ces Sénégalais ont aussi le droit de savoir pourquoi les mesures proposées sont nécessaires, qui devra en supporter le coût et quelles garanties leur sont offertes.
Ils ont surtout le droit d’attendre de leur gouvernement autre chose qu’une succession de déclarations d’intention, de réunions et d’appels à la patience.
Au fond, la difficulté d’Ahmadou Al Aminou Lô est moins de répondre à Sonko que de convaincre le pays qu’il est véritablement aux commandes. Tant qu’il ne parviendra pas à imprimer une marque politique claire à son action, chaque intervention de son prédécesseur risque de raviver la comparaison et de souligner le déficit de visibilité du gouvernement.
Le Sénégal n’a pas besoin d’un Premier ministre qui cherche à échapper aux controverses. Il a besoin d’un chef de gouvernement capable d’expliquer ses choix, de défendre ses arbitrages, de négocier avec les partenaires sociaux et de rendre compte de ses résultats.
Monsieur le Premier ministre, les urgences des Sénégalais ne vous dispensent pas de répondre aux questions qu’ils se posent. Elles vous obligent, au contraire, à le faire.