JOJ de Dakar : le prestige à l’épreuve de la crise du pouvoir

Par Mamadou Sèye

L’annulation annoncée de la tournée africaine d’Emmanuel Macron, l’incertitude autour de la place réservée à Ousmane Sonko et le bras de fer sur la loi de finances rectificative exposent les fragilités politiques d’un événement que le Sénégal veut ériger en symbole de son rayonnement international.

Les Jeux olympiques de la jeunesse de Dakar devaient être une formidable vitrine pour le Sénégal. Une occasion de montrer au monde un pays capable d’organiser un rendez-vous sportif international, de mobiliser sa jeunesse et de porter haut ses ambitions. Mais derrière le prestige attendu de l’événement, une question s’impose désormais : dans quel climat politique et social ces Jeux vont-ils se dérouler ?

Nous avions déjà attiré l’attention sur le risque d’un décalage entre les ambitions affichées par les autorités et l’enthousiasme populaire attendu. Une compétition internationale ne se résume pas à des infrastructures, à des cérémonies protocolaires et à la présence de personnalités étrangères. Elle doit aussi susciter l’adhésion de la population, particulièrement lorsque l’Etat entend en faire une démonstration de réussite nationale.

Or, le Sénégal traverse une période de tensions sociales, de difficultés économiques et de profondes incertitudes politiques. Les menaces de grève, les inquiétudes sur le pouvoir d’achat et le désaccord grandissant entre les deux principales figures de l’exécutif donnent à cette manifestation une dimension qui dépasse largement le terrain sportif.

C’est dans ce contexte que tombe l’annonce de l’annulation de la tournée africaine d’Emmanuel Macron, qui devait le conduire au Nigeria puis au Sénégal. La crise sociale française est invoquée pour expliquer ce changement de programme. L’information, rapportée par la presse, constitue un revers diplomatique potentiel pour les autorités sénégalaises, qui auraient naturellement souhaité donner à ces Jeux un éclat supplémentaire par la présence du Président français.

Mais une comparaison mérite d’être faite. Emmanuel Macron s’est rendu en Arabie saoudite alors même que la situation sociale française suscitait de vives tensions. Pourquoi cette crise n’a-t-elle pas empêché le déplacement dans le Golfe, tandis qu’elle est désormais avancée pour justifier l’annulation de la tournée africaine ?

La question est légitime. Elle ne permet pas, à elle seule, de conclure à un traitement délibérément défavorable au Sénégal. Elle invite néanmoins à s’interroger sur les arbitrages diplomatiques de Paris et sur la place accordée à cette étape africaine dans les priorités du Président français.

Pour Bassirou Diomaye Faye, l’absence annoncée de son homologue français tombe au mauvais moment. Le chef de l’Etat aurait eu besoin de faire des JOJ une démonstration de stabilité, d’attractivité et de cohésion nationale. Il devra désormais composer avec une actualité qui ramène brutalement l’attention sur les difficultés du pays et les fractures au sommet du pouvoir.

Mais la question la plus délicate ne concerne pas seulement Emmanuel Macron. Elle touche aussi à la place d’Ousmane Sonko dans cette séquence nationale.

A ce jour, aucune annonce publique ne permet d’établir qu’une invitation particulière a été adressée au Président de l’Assemblée nationale pour les cérémonies des JOJ. Ce silence ne prouve nullement que Sonko sera écarté. Il n’en nourrit pas moins les interrogations, compte tenu de sa fonction institutionnelle et de la crise politique qui l’oppose désormais au Président de la République.

Il serait pour le moins paradoxal que le Sénégal cherche à afficher devant le monde son unité et sa capacité à rassembler tout en laissant persister, au sommet de l’Etat, une rivalité dont les conséquences débordent désormais le cadre partisan. La présence du Président de l’Assemblée nationale aux moments importants de la vie nationale relève d’abord de la cohérence institutionnelle. Elle ne devrait pas devenir un enjeu de compétition entre deux personnalités politiques.

Le différend autour de la loi de finances rectificative donne à cette situation une gravité supplémentaire. Ousmane Sonko a annoncé que le groupe parlementaire PASTEF ne voterait pas le texte en l’état. Ce désaccord ne relève pas d’une simple divergence technique. Il met en évidence une fracture entre le gouvernement et une majorité parlementaire issue du même camp politique, sur fond de contestation des arbitrages budgétaires et de leurs conséquences sociales.

Voilà donc un pouvoir qui entend célébrer le rayonnement du Sénégal alors qu’il peine à dégager un consensus sur les choix financiers qui engagent l’avenir du pays. Les JOJ peuvent mobiliser les énergies, offrir des perspectives à la jeunesse et contribuer à l’image internationale du Sénégal. Ils ne sauraient toutefois tenir lieu de réponse aux difficultés quotidiennes des populations, ni régler les contradictions d’un exécutif politiquement divisé.

Il faut également se garder d’un autre piège : celui qui consisterait à confondre la réussite organisationnelle des Jeux avec un plébiscite politique en faveur du Président de la République. Les athlètes, les bénévoles, les organisateurs et les Sénégalais qui s’investissent dans cette compétition méritent que l’événement soit une réussite. Mais cette réussite éventuelle ne suffira pas à effacer les tensions sociales, les inquiétudes économiques ou les interrogations sur la conduite des affaires publiques.

Le Sénégal ne doit pas souhaiter l’échec des JOJ pour dénoncer les faiblesses du pouvoir. Au contraire, il doit réussir cette compétition pour sa jeunesse, pour son image et pour son avenir. Mais cette exigence nationale ne saurait imposer le silence sur les difficultés du moment.

Le véritable enjeu est ailleurs : les autorités sauront-elles transformer cette manifestation en un moment de rassemblement, ou les divisions politiques finiront-elles par en réduire la portée symbolique ? Le gouvernement peut-il durablement appeler à l’unité nationale sans résoudre le conflit qui l’oppose à sa propre majorité parlementaire ? Et comment convaincre les Sénégalais que le pays avance sereinement lorsque les tensions sociales et les incertitudes budgétaires continuent de peser sur leur quotidien ?

Les JOJ ne sont pas la propriété d’un Président, d’un parti ou d’un gouvernement. Ils appartiennent au Sénégal. Leur réussite doit être celle de toute une Nation, et non le décor d’une victoire politique que les faits ne permettent pas de proclamer.

Au-delà des médailles, des cérémonies et du prestige international, le pouvoir est désormais attendu sur une autre épreuve : celle de sa capacité à rassembler le pays, à apaiser les tensions et à rétablir la cohérence au sommet de l’Etat.

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