Par Mamadou Sèye
La bataille autour de la loi de finances rectificative (LFR) 2026 révèle une réalité que l’Exécutif ne peut plus esquiver : le Président de la République ne dispose plus automatiquement de la majorité parlementaire qui avait porté son accession au pouvoir. La rupture avec Ousmane Sonko et la création de Kiraay ont changé la donne. A l’Assemblée nationale, les députés de PASTEF entendent désormais exercer leur mandat sans se soumettre aux arbitrages du palais présidentiel. C’est précisément ce que la démocratie leur permet.
Le rejet du projet de LFR en commission des finances n’est donc ni une insurrection institutionnelle ni une atteinte à l’autorité de l’Etat. C’est un acte parlementaire. La majorité a examiné un texte, contesté ses choix et refusé de l’adopter en l’état. Elle réclame des réponses sur les coupes dans l’investissement public, les priorités sociales, le coût de l’énergie, les 120 milliards de francs CFA du CERP, les fonds spéciaux et la transparence sur la dette. Ces exigences méritent des réponses précises, pas des procès en irresponsabilité.
L’Assemblée nationale n’est pas une chambre d’enregistrement. Elle n’a pas vocation à applaudir les décisions de l’Exécutif, même lorsque celui-ci est issu de la même famille politique. La séparation des pouvoirs n’est pas un décor constitutionnel que l’on exhibe dans les discours pour mieux l’oublier lorsque les députés refusent de suivre le Gouvernement.
L’article 86 de la Constitution prévoit une procédure permettant au Premier ministre d’engager la responsabilité du Gouvernement sur un projet de loi de finances. Cette disposition encadre une prérogative constitutionnelle ; elle ne transforme pas le désaccord parlementaire en faute démocratique. Quant à l’article 52, ses pouvoirs exceptionnels ne sauraient être invoqués comme une réponse ordinaire à une confrontation budgétaire. Un conflit politique ne constitue pas, à lui seul, une crise justifiant de sortir du fonctionnement normal des institutions.
Ceux qui brandissent ces articles comme si la seule existence d’un désaccord autorisait l’Exécutif à passer outre le Parlement confondent autorité et autoritarisme. La Constitution organise les pouvoirs ; elle ne les place pas au-dessus de leurs propres règles.
Le plus révélateur est que cette confrontation ne se déroule même pas entre un pouvoir et une opposition parlementaire classique. Elle oppose désormais un Président qui a choisi de créer sa propre formation politique à une majorité de députés élue sous la bannière de PASTEF. Diomaye Faye a créé Kiraay, mais cette initiative ne lui transfère pas les 130 sièges de PASTEF. Une majorité parlementaire ne change pas de propriétaire par décret présidentiel.
Le groupe Takku Wallu Sénégal l’a d’ailleurs démontré en choisissant l’abstention. Il ne s’est pas aligné sur PASTEF, mais n’a pas davantage apporté son soutien au projet gouvernemental. Il a défendu sa propre position, refusant de cautionner la gestion budgétaire tout en invoquant la nécessité de préserver le fonctionsupment des institutions. Ce choix rappelle une évidence : les groupes parlementaires ne sont pas condamnés à se ranger derrière l’un ou l’autre des protagonistes d’une querelle au sommet de l’État.
La démocratie, c’est aussi cette liberté de positionnement. Elle n’exige ni unanimité artificielle ni alignement automatique. Elle impose que chaque groupe assume ses choix et que l’Exécutif accepte de composer avec la réalité des rapports de force.
Mais la bataille de la LFR n’est qu’un avant-goût de celle qui se profile autour de la prochaine loi de finances initiale. Si le Gouvernement ne parvient pas à obtenir un accord sur les arbitrages budgétaires, il devra affronter de nouveau une majorité parlementaire qui ne lui est plus acquise. Le dialogue n’est donc pas une faveur que l’Exécutif accorderait aux députés : c’est une nécessité politique.
La dissolution éventuelle de l’Assemblée nationale ne constitue pas davantage une garantie de sortie de crise. Rien ne permet d’assurer qu’un nouveau scrutin donnerait au camp présidentiel la majorité qu’il ne possède plus. PASTEF pourrait retrouver une majorité, voire conforter son implantation parlementaire. Le Président prendrait alors le risque de soumettre son pari politique au verdict des électeurs, sans garantie d’obtenir le résultat espéré.
Et c’est précisément ici que la question des élections locales devient incontournable.
Le calendrier électoral ne peut pas être traité comme une variable que le pouvoir ajuste selon ses convenances. Une élection ne se résume pas à un décret convoquant le corps électoral. Elle exige des actes préparatoires, la fixation de la caution, des délais permettant aux formations politiques de s’organiser et toute une logistique administrative. Lorsque ces échéances ne sont pas respectées, l’Etat ne peut pas se contenter d’invoquer des considérations de calendrier pour masquer les conséquences de ses propres retards.
Le dépassement des échéances préparatoires, notamment celles relatives à la caution, pose une question de responsabilité politique. Comment prétendre garantir la régularité du processus électoral lorsque les décisions indispensables à son organisation ne sont pas prises à temps ? Comment demander aux citoyens et aux partis de respecter les règles si l’autorité chargée de les appliquer ne respecte pas elle-même les délais qui lui incombent ?
Ce n’est pas une simple querelle d’interprétation. C’est une exigence de transparence et de responsabilité. Les Sénégalais ont le droit de savoir pourquoi les actes nécessaires n’ont pas été pris dans les délais, quelles conséquences en découlent et sur quelle base juridique le calendrier est désormais envisagé.
La situation est d’autant plus préoccupante que le Président a engagé la construction de sa propre formation politique alors que celle-ci, au regard des difficultés d’organisation et des tensions internes rapportées, ne semble pas encore en mesure d’aborder sereinement une échéance électorale majeure. Cette fragilité politique ne saurait, en aucun cas, justifier que les institutions électorales deviennent tributaires des besoins d’une formation en construction.
La République n’a pas à adapter son calendrier aux difficultés d’un parti. C’est aux partis de se préparer aux échéances prévues, et au pouvoir de garantir des élections organisées dans le respect des règles.
Le Sénégal a connu des configurations parlementaires et des confrontations politiques diverses. La singularité de la situation actuelle tient à cette rupture entre un président élu grâce à une dynamique politique et une majorité parlementaire issue de cette même dynamique, qui refuse désormais de lui accorder un soutien automatique. Cette situation peut être inconfortable pour l’Exécutif ; elle n’est pas, en elle-même, une anomalie démocratique.
L’anomalie serait de vouloir faire payer aux institutions le prix d’une rupture politique. L’anomalie serait de considérer que la majorité parlementaire doit se soumettre parce que le président a été élu sous la même bannière. L’anomalie serait, enfin, de laisser les échéances électorales s’enliser sans explication satisfaisante, puis de demander aux citoyens de considérer cette situation comme normale.
La démocratie ne se mesure pas à la docilité des députés, mais à leur capacité de contrôler l’action du Gouvernement. Elle ne se mesure pas à la facilité avec laquelle le Président gouverne, mais à son respect des règles lorsque la majorité lui résiste. Elle ne se mesure pas davantage aux proclamations de vertu d’un parti, mais à sa volonté de respecter les échéances électorales lorsqu’elles peuvent lui être défavorables.
Le pouvoir exécutif doit maintenant répondre sur deux fronts : la sincérité de ses choix budgétaires et le respect du calendrier électoral. Sur le premier, les députés attendent des justifications documentées. Sur le second, les Sénégalais attendent des explications claires sur les retards et leurs conséquences.
La démocratie sénégalaise n’appartient ni au palais présidentiel ni à un parti, fût-il majoritaire. Elle appartient aux citoyens, qui choisissent leurs représentants et attendent que les institutions respectent leur choix.
Le Président Bassirou Diomaye Faye doit donc répondre à une question simple : entend-il gouverner dans le respect d’une Assemblée nationale devenue autonome, et garantir des élections locales dans des conditions conformes aux exigences démocratiques, ou laissera-t-il les calculs politiques prendre le pas sur les obligations de la République ?