Par Mamadou Sèye
La conférence de presse annoncée par Idrissa Seck pour la semaine prochaine remet au goût du jour une question fondamentale : jusqu’à quand le Sénégal devra-t-il compter sur les mêmes figures politiques pour penser son avenir ? De Macky Sall à Idrissa Seck, en passant par Amadou Ba et Khalifa Sall, une génération a occupé, pendant des décennies, le devant de la scène. Il est peut-être temps qu’elle s’interroge sur sa place dans le Sénégal de demain.
La politique sénégalaise ressemble parfois à un vieux film dont les acteurs changent rarement, même lorsque le public réclame un nouveau scénario. Les mêmes ambitions, les mêmes visages, les mêmes calculs et, trop souvent, les mêmes promesses reviennent au gré des circonstances. A croire que le Sénégal serait condamné à puiser éternellement dans un personnel politique qui a déjà largement eu l’occasion de faire ses preuves.
Le Sénégal ne peut pas indéfiniment chercher son avenir dans le réservoir politique de son passé.
Cette phrase résume le problème. Elle ne signifie pas que l’expérience serait inutile, ni qu’un citoyen devrait renoncer à ses droits politiques parce qu’il a franchi le cap des 60 ans. Elle signifie qu’une génération qui a longtemps occupé les premières places doit savoir regarder la réalité en face : le temps passe, les sociétés évoluent et les peuples finissent par réclamer autre chose que le retour des figures familières.
Macky Sall a dirigé le Sénégal pendant douze années. Idrissa Seck a été Premier ministre, président de conseil départemental et plusieurs fois candidat à la magistrature suprême. Amadou Ba a occupé de hautes fonctions gouvernementales avant de porter les couleurs de la coalition présidentielle à la dernière élection présidentielle. Khalifa Sall, ancien maire de Dakar, demeure lui aussi une figure connue de la scène politique nationale. Leurs parcours ne sont ni identiques ni réductibles à un même bilan. Mais ils ont en commun d’appartenir à cette génération dont les ambitions et les stratégies ont durablement structuré la compétition politique.
Que peuvent-ils encore apporter au débat national ? Quelles idées nouvelles proposent-ils ? Quelle vision du Sénégal de demain peuvent-ils défendre qui ne soit pas une simple reformulation de leurs anciennes offres politiques ? Et surtout, comment comptent-ils répondre aux aspirations d’une jeunesse qui veut travailler, entreprendre, vivre dignement et prendre part aux décisions qui engagent son avenir ?
Ces questions ne sont ni des offenses ni des procès personnels. Elles relèvent d’une exigence démocratique élémentaire. En politique, l’expérience est une richesse lorsqu’elle éclaire le chemin. Elle devient un obstacle lorsqu’elle sert à justifier la confiscation permanente de l’espace public.
La politique n’est pas un bail à vie, et la République n’est pas une maison de retraite pour ambitions présidentielles.
La formule peut faire sourire. Elle n’en soulève pas moins une question sérieuse. Pourquoi faudrait-il toujours que les mêmes personnalités reviennent solliciter le suffrage des Sénégalais, comme si aucune relève crédible ne pouvait émerger ? Pourquoi la perspective d’un retrait semble-t-elle si difficile à envisager pour certains responsables politiques, même après de longues années de présence au sommet de l’État ou dans les cercles du pouvoir ?
Il ne s’agit pas de nier leur droit de participer au débat public. Un ancien Président, un ancien Premier ministre ou un ancien maire peut continuer à conseiller, transmettre son expérience, contribuer à la réflexion nationale et défendre ses convictions. Mais contribuer à la vie publique n’est pas la même chose que vouloir, une nouvelle fois, conquérir le fauteuil présidentiel. Servir son pays peut aussi consister à accepter de passer la main.
C’est précisément là que se mesure la maturité politique. La transmission n’est pas une humiliation. Elle est une responsabilité. Elle suppose de comprendre qu’une nation ne peut pas suspendre son avenir aux ambitions personnelles de ceux qui ont déjà occupé une place importante dans son histoire.
Le problème est d’autant plus sérieux que le Sénégal est un pays profondément jeune. Cette jeunesse ne peut pas être constamment invoquée dans les discours, mobilisée pendant les campagnes électorales, puis reléguée au second plan lorsque vient le moment de distribuer les responsabilités. On ne peut pas demander aux jeunes d’être les acteurs du changement tout en laissant les postes de décision, les appareils politiques et les perspectives de conquête du pouvoir durablement verrouillés par les mêmes réseaux.
Le renouvellement ne se décrète pas. Il exige que de nouveaux responsables puissent émerger, acquérir de l’expérience, défendre des idées et exercer des responsabilités. Il exige aussi que les anciens dirigeants acceptent de ne pas être systématiquement les protagonistes de chaque nouvelle séquence politique.
La rupture politique réclamée par une partie importante de l’électorat sénégalais ne saurait se limiter à changer les occupants des bureaux. Elle doit également interroger les pratiques, les réflexes, les rapports au pouvoir et cette tendance à considérer la compétition politique comme une carrière dont on ne sortirait jamais volontairement.
Pour autant, la relève ne doit pas être un simple argument générationnel. Etre jeune ne garantit ni la compétence, ni l’intégrité, ni la clairvoyance. Les nouvelles générations doivent faire leurs preuves, présenter des projets sérieux et accepter les exigences de la responsabilité publique. Mais encore faut-il leur permettre d’accéder à l’espace politique autrement qu’en servant de figurants ou de force de mobilisation au bénéfice de dirigeants installés.
La question du bilan est tout aussi incontournable. Ceux qui ont exercé le pouvoir doivent répondre de leurs décisions devant les citoyens et devant les institutions compétentes. Une retraite politique ne saurait être un effacement du passé, encore moins une dispense de rendre compte. Le renouvellement démocratique ne signifie ni l’amnésie ni l’impunité. Il signifie que l’avenir ne doit pas être prisonnier des querelles, des ambitions et des rivalités d’hier.
Dès lors, la conférence de presse annoncée par Idrissa Seck pour la semaine prochaine mérite d’être replacée dans cette perspective. Il ne suffit pas qu’une personnalité politique annonce son retour, exprime ses ambitions ou formule de nouvelles critiques pour que le pays découvre une perspective nouvelle. Les Sénégalais sont en droit d’attendre des propositions à la hauteur de leurs préoccupations et une vision qui dépasse les trajectoires individuelles.
Idrissa Seck, comme Macky Sall, Amadou Ba, Khalifa Sall et les autres figures de cette génération, doit pouvoir entendre cette interrogation sans y voir une exclusion personnelle : le Sénégal a-t-il encore besoin que son avenir politique soit organisé autour de leurs ambitions ?
Il est temps de sortir de cette conception de la vie politique où les mêmes hommes peuvent, pendant des décennies, occuper le devant de la scène, revenir après chaque revers et espérer repartir à la conquête du pouvoir sans que soit sérieusement posée la question de la relève.
Un pays ne peut pas demander à sa jeunesse de porter l’avenir tout en laissant aux mêmes générations le monopole de l’incarner politiquement.
Le Sénégal a besoin d’idées nouvelles, de responsables capables de comprendre les transformations du monde, d’institutions solides et d’une classe politique qui ne confonde pas engagement public et propriété personnelle du pouvoir. Il a besoin que l’expérience des anciens serve à préparer les générations montantes, plutôt qu’à leur disputer indéfiniment la première place.
Macky Sall, Idrissa Seck, Amadou Ba, Khalifa Sall et bien d’autres ont eu leur temps, leurs responsabilités et leurs occasions. L’histoire jugera leurs parcours respectifs. Mais la démocratie ne peut pas se réduire à l’attente de leur prochain retour.
La véritable grandeur d’un responsable politique ne réside pas seulement dans sa volonté d’accéder au pouvoir, mais aussi dans sa capacité à reconnaître le moment où il doit laisser la place.
Alors, à ceux qui envisagent encore de repartir à la conquête du Sénégal, une question s’impose : ont-ils véritablement quelque chose de neuf à offrir au pays, ou demandent-ils simplement aux Sénégalais de rejouer une partie dont ils connaissent déjà les principaux acteurs ?
Le Sénégal n’est pas condamné à recycler ses ambitions anciennes. Il appartient à ses citoyens, et particulièrement à sa jeunesse, de construire un avenir qui ne soit pas une répétition du passé. Il appartient aussi aux responsables politiques de comprendre que la République leur offre une mission, non un droit perpétuel à briguer sa direction.
L’heure du renouvellement a sonné. Encore faut-il que ceux qui ont longtemps occupé la scène acceptent de ne pas tirer le rideau derrière eux.