Par Mamadou Sèye
Demain dimanche, le Premier ministre prendra la parole sur la loi de finances rectificative. Mais dans un pays où la dette cachée reste sans véritable reddition des comptes et où les sacrifices annoncés pèsent déjà sur les ménages, la parole gouvernementale ne suffit plus. Il faut des réponses, des responsabilités établies et des actes.
A quoi bon une conférence de presse si les réponses attendues ne sont pas au rendez-vous ? C’est toute la question qui se pose à la veille de la sortie annoncée du Premier ministre sur la loi de finances rectificative (LFR) 2026. Les Sénégalais ne manquent pas d’explications sur la difficulté des finances publiques. Ce qu’ils attendent, c’est de comprendre comment le pays en est arrivé là, qui doit répondre de cette situation et pourquoi ils devraient encore supporter de nouveaux sacrifices.
Le passage du texte devant la commission des Finances de l’Assemblée nationale a révélé une difficulté politique majeure. Le groupe parlementaire PASTEF a rejeté la LFR en l’état, tandis que Takku Wallu Sénégal s’est abstenu. Ce dernier a annoncé qu’il maintiendrait sa position en séance plénière. Il ne s’agit donc pas d’un rejet définitif du texte, mais le signal envoyé à l’exécutif est suffisamment sérieux pour ne pas être réduit à une simple querelle de procédure.
Le paradoxe est saisissant. Le budget rectificatif contesté est précisément celui qui doit tirer les conséquences des déséquilibres budgétaires et des recettes qui ne seront pas au rendez-vous. Les prévisions de recettes issues du Plan de redressement économique et social (PRES) passent de 762,9 milliards à 311,5 milliards de francs CFA. Dans le même temps, les investissements publics sont fortement amputés et le déficit budgétaire est désormais projeté à 7,6 % du PIB, contre 5,4 % dans la loi de finances initiale.
Autrement dit, le PRES, présenté comme le levier du redressement économique, se retrouve lui-même au cœur des difficultés que la LFR doit corriger. Ce constat ne signifie pas que toutes les difficultés sont imputables à une seule politique : le choc énergétique international pèse également sur les comptes publics. Mais il oblige à examiner sérieusement les hypothèses de départ, les résultats obtenus et les arbitrages opérés par le gouvernement.
C’est ici que la conférence de presse prend toute sa dimension politique. Comment demander aux Sénégalais d’accepter des restrictions supplémentaires sans répondre à leur interrogation fondamentale sur la dette cachée ? La reconnaissance d’anomalies dans les chiffres des finances publiques ne saurait tenir lieu de reddition des comptes. Les audits, l’établissement des responsabilités et les suites qui leur sont réservées constituent des exigences distinctes, auxquelles les autorités doivent apporter des réponses précises.
Le problème est aussi celui de la cohérence. Le pouvoir avait placé le redressement national, la transparence et la rupture avec les pratiques anciennes au cœur de son discours. Or, lorsque vient le moment de traduire ces engagements en décisions budgétaires, la population constate des coupes dans les investissements et s’interroge sur la protection des secteurs sociaux. Le groupe PASTEF lui-même réclame des garanties sur la préservation des dépenses prioritaires, l’encadrement des fonds spéciaux et la publication des audits relatifs à la dette.
Il serait donc réducteur de présenter la contestation de la LFR comme un simple désaccord technique. Elle pose une question de fond : quelle politique de redressement le gouvernement entend-il réellement conduire, et avec quel degré de transparence ?
Le Premier ministre pourra naturellement exposer les contraintes auxquelles l’Etat est confronté, expliquer les discussions avec le Fonds monétaire international et défendre les choix budgétaires de l’exécutif. Mais il devra aussi répondre aux objections soulevées au Parlement. Une conférence de presse ne peut tenir lieu de compromis parlementaire, encore moins remplacer les actes attendus sur la transparence et la responsabilité.
La confiance ne se décrète pas au cours d’une conférence de presse. Elle se construit lorsque les décisions publiques correspondent aux engagements pris et que les responsables acceptent de rendre compte de leurs actes. Tant que cette exigence restera insatisfaite, les explications gouvernementales risquent de se heurter à une opinion déjà préoccupée par le coût de la vie, l’emploi et l’avenir économique du pays.
Et pendant que le gouvernement cherchera à convaincre, les Sénégalais auront bien d’autres préoccupations. Demain, le clasico entre le FC Barcelone et le Real Madrid offrira un spectacle autrement plus immédiat que les tableaux budgétaires et les argumentaires institutionnels. Ce contraste, à lui seul, ne prouve pas un désintérêt général pour les affaires publiques. Il rappelle cependant une réalité : l’attention des citoyens ne se commande pas, elle se gagne.
Le gouvernement est donc attendu sur autre chose qu’un exercice de communication. Il lui appartient de montrer comment le redressement annoncé peut protéger les populations, restaurer la crédibilité des comptes publics et faire avancer la reddition des comptes sur la dette cachée.
Au fond, la question n’est pas de savoir si le Premier ministre saura parler de la LFR. Elle est de savoir quelles réponses concrètes les Sénégalais pourront retenir de sa conférence de presse.