JOJ : le grand rendez-vous sportif sur fond de crise politique

Par Mamadou Sèye

Le Sénégal s’apprête à ouvrir, ce samedi 31 octobre, une nouvelle page de son histoire sportive avec les Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ). Pour la première fois, le continent africain accueille cette compétition mondiale. L’événement est suffisamment important pour que nous lui souhaitions une pleine réussite. Mais cette échéance historique intervient dans un climat politique et institutionnel qui contraste singulièrement avec les ambitions affichées par le pays. A quelques heures de l’ouverture des Jeux, l’Assemblée nationale vient, une nouvelle fois, de rejeter en commission le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026. Le renvoi du texte en commission, sollicité par le gouvernement au titre de l’article 84 du règlement intérieur, n’aura donc pas permis de rapprocher les positions. Le désaccord persiste et l’impasse demeure.

Ce nouvel épisode appelle autre chose qu’un simple constat de désaccord entre députés et gouvernement. Il révèle une difficulté majeure dans le fonctionnement du pouvoir, mais aussi une question de cohérence politique que l’on ne saurait continuer à éluder.

Il faut d’abord rappeler une réalité que les commentaires sur la crise actuelle ont parfois tendance à escamoter. Le Président de la République ne dirige plus la formation politique qui constitue la majorité à l’Assemblée nationale. En créant son propre parti, Bassirou Diomaye Faye a choisi de prendre ses distances avec PASTEF, dont Ousmane Sonko demeure le président et dont est issu le groupe parlementaire majoritaire. Cette nouvelle configuration n’est pas un détail. Elle modifie profondément les rapports entre les institutions et donne au désaccord sur la LFR une dimension politique qui dépasse largement les chiffres d’un exercice budgétaire.

Nous sommes ainsi devant une situation singulière : un Président qui construit son propre appareil politique, un président d’Assemblée dont le parti détient la majorité parlementaire et un gouvernement qui ne parvient pas à obtenir de cette majorité l’approbation de ses arbitrages budgétaires. Il ne suffit pas d’invoquer les exigences de la continuité de l’Etat pour faire disparaître cette contradiction. Gouverner suppose de tenir compte des réalités politiques et institutionnelles. Et l’Assemblée nationale n’a pas vocation à devenir une chambre d’enregistrement des décisions de l’Exécutif.

Mais ce qui interpelle davantage dans cette affaire, c’est l’attitude du gouvernement face aux exigences formulées par les députés. Après un premier rejet, des discussions, une conférence de presse du Premier ministre et un renvoi en commission destiné à rechercher un compromis, le texte revient devant les parlementaires sans que les désaccords fondamentaux aient été levés. Le gouvernement a certes présenté des amendements, mais ceux-ci n’ont pas convaincu la commission. Il faut donc regarder la réalité en face : la démarche de conciliation n’a pas abouti.

Or les cinq points soulevés par le groupe parlementaire PASTEF ne relèvent pas de simples querelles de procédure. Ils touchent à la préservation des investissements publics et des dépenses sociales, au pouvoir d’achat des ménages, à la transparence sur les 120 milliards de francs CFA liés au CERP, à la rationalisation du train de vie de l’Etat et à l’encadrement des fonds spéciaux. S’y ajoutent les interrogations sur la sincérité des prévisions budgétaires et la transparence sur la dette.

Peut-on sérieusement balayer de telles préoccupations d’un revers de main ? Peut-on demander aux Sénégalais de consentir aux sacrifices qu’impose le redressement des finances publiques sans apporter toutes les garanties sur les choix opérés, les dépenses maintenues et les économies recherchées ?

Il y a, parmi ces exigences, un sujet sur lequel nous ne saurions accepter la moindre ambiguïté : l’encadrement des fonds spéciaux. Dans les Etats qui prennent au sérieux la transparence et la bonne gouvernance, les ressources publiques mises à la disposition des plus hautes autorités ne constituent pas un domaine sans règles. Leur caractère confidentiel, lorsqu’il se justifie, n’interdit nullement l’existence de mécanismes adaptés de traçabilité et de contrôle. Il ne s’agit pas de rendre publiques des opérations qui, par leur nature, doivent rester secrètes. Il s’agit de faire en sorte que l’utilisation de l’argent public obéisse à des règles et à des garanties institutionnelles.

Au Sénégal, cet encadrement figurait parmi les engagements de campagne du nouveau pouvoir. C’était une promesse faite aux citoyens au nom de la rupture avec des pratiques anciennes. Comment comprendre, dès lors, que l’Exécutif refuse aujourd’hui de faire avancer cette exigence ? On ne peut pas conquérir le pouvoir au nom de la transparence et découvrir, une fois installé aux commandes de l’Etat, que certaines dépenses devraient échapper à toute évolution des règles de contrôle. La rupture ne peut être à géométrie variable. Elle ne saurait s’appliquer aux pratiques que l’on dénonce chez ses prédécesseurs et s’arrêter devant celles qui concernent les nouvelles autorités.

Il faut également s’arrêter sur la situation des investissements publics et des secteurs sociaux. Le redressement des finances publiques est une nécessité. Personne ne peut raisonnablement demander à l’Etat de dépenser des ressources dont il ne dispose pas. Mais l’ajustement budgétaire ne saurait devenir une opération comptable indifférente à ses conséquences humaines. Lorsque les coupes touchent la santé, l’éducation, la formation professionnelle, l’hydraulique et les infrastructures, la question des priorités se pose inévitablement. Le gouvernement doit expliquer pourquoi les populations devraient supporter l’essentiel de l’effort alors que la rationalisation des dépenses de fonctionnement et la réduction du train de vie de l’État sont également à l’ordre du jour.

Le problème est d’autant plus sérieux que le pays sort d’une séquence particulièrement éprouvante sur le terrain des finances publiques. La découverte de l’ampleur de la dette, les discussions avec le Fonds monétaire international et la perspective d’une restructuration ont déjà profondément affecté la crédibilité financière du Sénégal. Dans ces conditions, les exigences de transparence sur les déficits, les engagements de l’Etat et les rapports d’audit ne sont pas des caprices parlementaires. Elles constituent des préalables à toute confiance durable.

L’Exécutif doit donc comprendre qu’il ne peut pas réclamer la solidarité nationale tout en se montrant réticent devant les mécanismes de contrôle que cette solidarité exige. La responsabilité du redressement des finances publiques ne se décrète pas. Elle se démontre par la cohérence des décisions et l’exemplarité de ceux qui les prennent.

A la veille de l’ouverture des JOJ, cette crise donne à réfléchir sur le chemin parcouru depuis l’alternance. Le Sénégal veut se présenter au monde comme un pays capable d’organiser un rendez-vous sportif de dimension internationale. C’est une ambition légitime. Mais la crédibilité d’un Etat ne se mesure pas uniquement à sa capacité à accueillir des compétitions, à construire des infrastructures ou à organiser des cérémonies. Elle se mesure aussi à la solidité de ses institutions, à la transparence de sa gestion et à la qualité du dialogue entre ses pouvoirs publics.

Nous souhaitons que les JOJ soient une réussite. Mais nous ne pouvons pas faire comme si les difficultés politiques et budgétaires du pays avaient disparu sous le seul effet de l’événement sportif. Les Sénégalais attendent des réponses sur leur quotidien, leur pouvoir d’achat, l’emploi, les services publics et l’utilisation de leurs ressources.

Le Président de la République et le Premier ministre ont une responsabilité particulière dans cette séquence. Leur différend politique, désormais inscrit dans une recomposition des forces partisanes, ne doit pas devenir le facteur aggravant d’une crise de gouvernance. Le pays ne peut pas être condamné à subir les conséquences d’une séparation politique dont les contours et les implications institutionnelles restent encore insuffisamment clarifiés.

Le gouvernement doit aussi sortir d’une posture qui consiste à demander des efforts aux uns tout en se montrant inflexible sur des exigences élémentaires de bonne gouvernance. Il lui appartient de rechercher les compromis nécessaires, sans renoncer aux responsabilités qui sont les siennes. Quant aux parlementaires, ils doivent exercer pleinement leur mission de contrôle et de vote, en gardant à l’esprit que le budget de l’État n’appartient ni à un parti ni à un camp politique.

La rupture promise aux Sénégalais ne peut pas être une simple alternance de personnes aux commandes de l’Etat. Elle doit se traduire dans les pratiques, les règles de gestion et le rapport des gouvernants à l’argent public.

Les JOJ ouvrent un rendez-vous avec le monde. La crise de la LFR, elle, nous ramène à une question beaucoup plus immédiate : quelle République sommes-nous en train de construire et quelle conception du pouvoir entendons-nous transmettre aux générations qui grandissent aujourd’hui ?

C’est aussi à cette question que les dirigeants doivent répondre.

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