Par Mamadou Sèye
Le Sénégal a payé un prix trop lourd aux violences politiques pour que l’on puisse jouer impunément avec l’idée d’une arrestation destinée à neutraliser un adversaire. Des dizaines de familles portent encore le deuil des événements politiques de 2021 à 2024. Le parquet de Dakar a même fait état, en octobre 2026, de 76 décès recensés à ce stade de l’enquête judiciaire. C’est dans ce pays, avec cette mémoire encore douloureuse, qu’Arona Coumba Ndoffène Diouf, ancien ministre-conseiller sous Macky Sall et désormais membre de Kiraay, a appelé, lors d’une conférence de presse, à construire un « pékhé » contre Ousmane Sonko afin de le faire arrêter.
Le mot wolof n’est pas anodin. Dans le contexte de cette déclaration, il renvoie à l’idée d’une manœuvre, d’une ruse, d’un stratagème. Mais même sans ce terme, appeler à l’arrestation d’un adversaire politique est déjà suffisamment grave. Depuis quand la neutralisation judiciaire d’un adversaire devient-elle un programme politique ? Depuis quand un responsable politique peut-il présenter l’arrestation d’un autre comme un objectif à atteindre par une manœuvre ?
On peut combattre Ousmane Sonko, contester ses choix, critiquer sa gestion et dénoncer ses contradictions. C’est le jeu normal de la démocratie. Mais la critique politique ne donne à personne le droit de transformer la justice en instrument de règlement de comptes. Si des faits justifient des poursuites, la justice doit agir selon la loi. Elle n’a pas besoin d’un « pékhé » concocté dans les officines politiques.
Arona Coumba Ndoffène Diouf devrait mesurer la portée de ses paroles. Le Sénégal n’a pas besoin de nouveaux appels à l’affrontement. Il a besoin de responsables capables de contenir les passions, de défendre leurs idées et de respecter les règles du jeu démocratique. Les mots ont un poids, particulièrement lorsqu’ils viennent d’un ancien ministre. Dans un climat politique tendu, l’irresponsabilité verbale peut contribuer à attiser des tensions dont personne ne maîtrise ensuite les conséquences.
Mais le personnage mérite aussi que l’on s’arrête sur son parcours. Arona Coumba Ndoffène Diouf appartient à cette catégorie de responsables dont les changements d’allégeance nourrissent le débat sur la transhumance politique. Ancien proche du pouvoir de Macky Sall, il a rejoint Kiraay. Changer de camp est un droit. Encore faut-il que la liberté de choisir ses alliances ne se transforme pas en habitude de servir successivement les puissants du moment.
Le problème n’est donc pas son adhésion à Kiraay. Il est dans cette sortie qui donne le sentiment que, pour se rendre utile à ses nouveaux alliés, certains seraient prêts à pousser la confrontation politique jusqu’à l’évocation de l’arrestation d’un adversaire. A force de vouloir plaire au Prince, on finit parfois par oublier les exigences élémentaires de la responsabilité publique. Et l’on peut légitimement se demander si cette surenchère verbale répond à une conviction politique ou à une volonté de se faire une place auprès des nouveaux détenteurs du pouvoir. La question mérite d’être posée ; elle ne dispense pas d’examiner les faits.
Macky Sall a lui aussi connu des ruptures avec des hommes qui avaient évolué dans son entourage. L’histoire politique sénégalaise est suffisamment riche en retournements d’alliances pour que la transhumance ne surprenne plus personne. Mais l’expérience devrait au moins enseigner une chose : la fidélité à des principes compte davantage que les courbettes adressées à ceux qui gouvernent.
A l’âge et au regard du parcours d’un ancien ministre, on aurait pu attendre davantage de sagesse. La politique ne se résume ni à la proximité avec le pouvoir ni à la capacité de lancer les formules les plus provocatrices contre ses adversaires. Elle suppose une certaine idée de la République, de ses institutions et de la responsabilité de la parole publique.
Le moment choisi rend cette sortie plus incongrue encore. Le Sénégal est engagé dans un débat majeur sur la loi de finances rectificative. La dette, les arbitrages budgétaires, les investissements, les dépenses sociales et les sacrifices demandés aux citoyens devraient occuper le premier plan. L’Assemblée nationale est appelée à examiner ces choix et à demander des comptes au gouvernement. C’est sur ce terrain que les responsables politiques devraient confronter leurs arguments.
Au lieu de cela, Arona Coumba Ndoffène Diouf contribue à déplacer le débat vers le sort personnel d’Ousmane Sonko. Qu’apporte cette déclaration aux Sénégalais qui s’interrogent sur leur pouvoir d’achat, l’emploi, les services publics et l’avenir des finances nationales ? Quelle réponse apporte-t-elle aux urgences du pays ? Aucune.
Le Sénégal n’est pas un royaume où les courtisans rivalisent d’audace pour obtenir les faveurs du Prince. C’est une République dans laquelle les adversaires politiques doivent pouvoir se combattre par les idées, les programmes et les moyens prévus par la loi. L’arrestation d’un responsable politique ne peut devenir un trophée que l’on promet à ses nouveaux alliés.
Arona Coumba Ndoffène Diouf est libre de ses choix et de ses alliances. Mais il doit répondre politiquement de ses paroles. Ceux qui ont perdu des proches dans les violences politiques ne peuvent entendre sans inquiétude qu’un responsable appelle à élaborer un stratagème pour faire arrêter un adversaire. La mémoire des victimes impose à tous, majorité comme opposition, une obligation de retenue et de responsabilité.
La transhumance peut susciter le mépris ou le scepticisme. L’appel à une manœuvre visant l’arrestation d’un adversaire touche à quelque chose de plus grave : la conception même du pouvoir et de la justice.
On peut changer de camp. On peut combattre Sonko. Mais on ne joue pas avec le feu dans un pays qui compte ses morts et attend encore que justice leur soit rendue.