Par Mamadou Sèye
Il paraît que les convalescences sont faites pour se reposer. C’est probablement vrai. Encore faut-il que l’actualité accepte, elle aussi, de prendre quelques jours de repos.
La mienne n’a manifestement pas reçu la consigne.
Pendant que je m’employais à retrouver, patiemment, quelques gestes ordinaires de la vie quotidienne, le Sénégal continuait de vivre au rythme de ses soubresauts économiques et politiques. Et voilà que le Fonds monétaire international vient de remettre une pièce particulièrement lourde dans le débat national : un accord de principe pour un nouveau programme de financement de 2,2 milliards de dollars sur trois ans.
Me voici donc de retour.
Non pas pour raconter ici les raisons personnelles qui m’ont éloigné quelque temps de mes lecteurs. Elles appartiennent à une autre intimité. Mais pour leur dire simplement que cette absence m’aura permis de mesurer une chose : on peut mettre momentanément sa plume au repos ; on ne met pas pour autant sa conscience de citoyen en congé.
Et l’actualité qui m’attendait à mon retour est trop importante pour que je garde le silence.
Car derrière les 2,2 milliards de dollars annoncés se trouve une question autrement plus grave que celle du montant d’un nouveau financement.
Qui va payer ?
Pas seulement en francs CFA. Mais politiquement, socialement et moralement.
Le Sénégal se trouve aujourd’hui devant une situation dont personne ne peut raisonnablement nier la gravité. Le déficit et la dette ont été sous-évalués pendant plusieurs années. Des engagements qui auraient dû apparaître dans les comptes publics n’y figuraient pas correctement. Le terme de « misreporting », associé à cette dette cachée, est désormais entré dans le vocabulaire économique et politique national.
Mais un mot anglais, aussi commode soit-il, ne doit pas devenir un écran de fumée.
Derrière le misreporting et la dette cachée, il y a des actes.
Derrière les actes, des décisions.
Derrière les décisions, des responsabilités.
Et derrière les responsabilités, des hommes et des institutions.
C’est précisément à cet endroit que le débat national ne doit pas s’arrêter.
On nous explique aujourd’hui que la dette doit être traitée, que le Sénégal doit envisager une restructuration et que de nouvelles disciplines budgétaires sont nécessaires. Très bien. Peut-être même est-ce devenu incontournable.
Mais une question demeure : comment en sommes-nous arrivés là ?
Et surtout : comment éviter que ceux qui n’ont ni contracté, ni dissimulé, ni sous-déclaré cette dette soient finalement les principaux payeurs de la facture ?
Je refuse, pour ma part, de considérer cette question comme secondaire.
Il ne s’agit pas d’exonérer l’Etat de ses obligations. Il ne s’agit pas davantage de prétendre que le Sénégal peut vivre éternellement au-dessus de ses moyens. Il s’agit de rappeler une évidence démocratique : la solidarité nationale ne doit jamais devenir l’alibi de l’irresponsabilité individuelle ou institutionnelle.
Le contribuable peut être appelé à participer au redressement d’un pays. Mais il est en droit de savoir pourquoi il doit le faire, qui l’a conduit dans cette situation et quelles conséquences ont été tirées à l’égard de ceux qui en portent la responsabilité.
Il y a, par ailleurs, une autre question que nous ne pouvons éluder : celle du rôle du Fonds monétaire international lui-même.
Le FMI est aujourd’hui appelé à accompagner le Sénégal dans la correction de cette situation. C’est son rôle. Mais le Fonds est également une institution de surveillance. Il faudra donc, un jour, répondre sereinement à cette question : comment un tel écart a-t-il pu se produire sous la surveillance d’une institution dont l’une des fonctions essentielles est précisément de veiller à la qualité des données économiques et financières communiquées par les États ?
Ce questionnement ne retire rien à la responsabilité première de ceux qui auraient dissimulé ou sous-déclaré des informations. Mais il est parfaitement légitime.
Une démocratie adulte ne choisit pas ses questions.
Elle les pose toutes.
Et c’est ici que surgit la dimension politique de la nouvelle séquence.
Les regards se tournent naturellement vers Ousmane Sonko.
Non pas seulement parce qu’il a été Premier ministre. Mais parce qu’il est désormais président de l’Assemblée nationale, à la tête d’une majorité parlementaire considérable.
Hier, Sonko pouvait dénoncer, contester, mettre en garde et évoquer les mécanismes parlementaires contre un gouvernement dont les choix auraient, selon lui, franchi certaines lignes rouges.
Aujourd’hui, il se trouve de l’autre côté du miroir institutionnel.
Il est devenu l’un des détenteurs du pouvoir.
La question qui lui est posée est donc différente :
que fera le président de l’Assemblée nationale face à une trajectoire économique qui pourrait conduire le Sénégal vers une restructuration de sa dette ?
Il ne s’agit pas de lui demander de choisir entre le FMI et le Sénégal.
Ce serait un faux débat.
Il s’agit de lui demander quelle cohérence il entend donner à la parole politique qu’il a portée hier et aux responsabilités institutionnelles qu’il assume aujourd’hui.
Car le Sénégal n’a pas seulement besoin d’argent.
Il a besoin de vérité.
Il a besoin de comptes.
Il a besoin de responsabilités clairement établies.
Et il a surtout besoin d’une trajectoire de redressement qui ne transforme pas la population en variable d’ajustement d’une crise qu’elle n’a pas provoquée.
Voilà donc le convalescent revenu parmi vous.
Je retrouve mes lecteurs avec une jambe encore prudente, un déambulateur qui n’a rien d’un symbole de puissance et, je l’avoue, une curiosité intacte pour les affaires de ce pays.
Le médecin m’a recommandé de marcher progressivement.
Je vais donc suivre son conseil.
Mais pour ce qui est de la parole publique, je ne vois aucune raison de marcher sur la pointe des pieds.
Le Sénégal mérite que l’on pose les questions. Toutes les questions.
Même celles qui dérangent.