Par Mamadou Sèye
Il fallait bien que cela arrive. Après le gourou, la secte et le troupeau sans boussole, voici venu Lucifer. Chaque dimanche désormais, le professeur Mary Teuw Niane entreprend d’éduquer la jeunesse sénégalaise. Cette fois-ci, c’est au numérique qu’il s’attaque, à ses dangers, à ses « meutes », à la rumeur, à l’invective et à tous ceux qui auraient, à l’en croire, entrepris d’égarer notre jeunesse.
Il y a dans cette nouvelle contribution quelques vérités tellement évidentes qu’elles en deviennent presque désarmantes. Oui, les réseaux sociaux peuvent être utilisés pour diffuser de fausses informations. Oui, il faut vérifier avant de croire. Oui, une jeunesse libre doit apprendre, réfléchir, argumenter et exercer son libre arbitre.
Personne ne contestera cela.
Mais il y a une difficulté. Le professeur nous enseigne aujourd’hui la méthode qu’il faudrait précisément appliquer à ses propres écrits.
Il nous demande de distinguer le vrai du faux. Commençons donc par lui.
Il nous demande de reconnaître nos erreurs. Commençons donc par les siennes.
Il nous demande de respecter celui qui pense autrement. Commençons donc par nous souvenir de ses propres mots lorsqu’il expliquait, il y a une semaine seulement, qu’une secte naît lorsque des hommes abandonnent leur jugement pour déposer leur conscience entre les mains d’un seul homme.
Car le problème n’est pas que Mary Teuw Niane critique Ousmane Sonko. Il en a parfaitement le droit. Le problème est celui de la méthode.
Lorsqu’un professeur de mathématiques pose une équation, on est en droit d’attendre de lui qu’il fournisse les données, démontre le raisonnement et établisse la conclusion. Or, dans ses textes dominicaux, les métaphores ont progressivement pris la place de la démonstration.
Gourou.
Secte.
Troupeau.
Lucifer.
Meute.
Voilà beaucoup de mots lourds. Mais où sont les démonstrations ?
Le professeur nous explique que « la jeunesse libre pense ». Nous sommes parfaitement d’accord. Mais une jeunesse libre pense également contre le professeur. Elle peut lire Sonko, lire Diomaye, lire Mary Teuw Niane, lire leurs adversaires et décider elle-même.
Et c’est précisément là que son propre parcours récent mérite d’être regardé sans colère, mais sans amnésie.
En janvier 2024, alors que sa candidature à la présidentielle avait été recalée au stade des parrainages, le Mouvement pour la Transformation nationale (MOTNA), qu’il dirigeait, annonçait officiellement son adhésion à la coalition LACOS et son soutien au candidat désigné par Ousmane Sonko. Le communiqué invitait même les responsables et militants du mouvement à travailler avec cette coalition et les structures entourant le candidat désigné par Sonko.
Voilà un fait.
Pas une interprétation.
Pas une rumeur.
Pas une insulte.
Un fait.
Il ne s’agit évidemment pas de reprocher à Mary Teuw Niane d’avoir changé d’avis. Changer d’avis n’est pas un crime. Un intellectuel, comme tout citoyen, peut soutenir quelqu’un un jour et le combattre le lendemain.
Mais celui qui change de jugement doit accepter que les archives existent.
Et lorsqu’il explique aujourd’hui à la jeunesse qu’elle doit « distinguer le vrai du faux », il serait simplement cohérent qu’il applique cette règle à lui-même.
Car si ceux qui soutenaient hier celui qui est devenu aujourd’hui un « gourou » étaient nécessairement des esprits sous emprise, que faut-il penser de ceux qui, hier, ont choisi de marcher avec lui en toute connaissance de cause ?
La question n’est pas insultante.
Elle est mathématique.
Une équation ne change pas de résultat parce que le professeur change de tableau.
Le plus curieux est d’ailleurs que Mary Teuw Niane ne se présente pas comme un simple commentateur extérieur à la politique. Il dirige un parti politique et exerce aujourd’hui les fonctions de directeur de cabinet du Président de la République. Il ne parle donc pas depuis une chaire universitaire isolée du tumulte politique. Il parle depuis le cœur même du pouvoir.
Cette situation devrait imposer davantage de précision encore.
Lorsqu’un citoyen ordinaire écrit que telle jeunesse est une « meute », on peut discuter son propos. Lorsqu’un responsable politique installé au sommet de l’Etat entreprend régulièrement de caractériser une partie de la jeunesse militante, la question devient nécessairement politique.
Qui parle ? D’où parle-t-il ? Et au nom de quelle légitimité ?
Car il existe une autre étrangeté dans cette nouvelle vocation dominicale.
Depuis quelques semaines, le professeur semble avoir découvert une mission nouvelle : expliquer à la jeunesse comment penser, comment parler, comment se comporter, comment utiliser son téléphone et même comment préserver son âme.
Mais cette jeunesse n’a pas attendu Mary Teuw Niane pour entrer dans l’histoire politique du Sénégal.
Elle a manifesté.
Elle a voté.
Elle s’est organisée.
Elle a créé ses propres réseaux.
Elle a produit ses propres récits.
Elle a porté des combats dont les résultats électoraux sont désormais inscrits dans l’histoire récente du pays.
On peut discuter ses choix.
On peut contester ses méthodes.
On peut critiquer ses dirigeants.
Mais on ne peut pas lui retirer sa liberté de jugement simplement parce qu’elle n’a pas choisi le même camp que son professeur.
Et c’est peut-être là que se trouve le paradoxe le plus savoureux de cette nouvelle contribution.
Mary Teuw Niane écrit : « La jeunesse libre pense. »
Très bien.
Alors laissons-la penser.
Elle n’a besoin ni de gourou, ni de professeur pour lui dire qui aimer, qui combattre ou qui suivre.
Elle a surtout besoin de faits.
De travail.
D’emplois.
D’éducation.
De justice.
De perspectives.
Et d’un débat politique dans lequel les responsables publics répondent aux citoyens sur leurs actes plutôt que de distribuer, chaque dimanche, des certificats de bonne ou de mauvaise conscience.
Le professeur convoque Prométhée contre Lucifer.
Nous lui proposons simplement de revenir à quelque chose de plus terrestre : la contradiction.
Parce qu’en politique, le véritable antidote aux sectes, aux gourous et aux meutes n’est pas la métaphore.
C’est le débat.
Et le débat commence toujours par une chose très simple :
accepter que celui qui vous écoute puisse aussi vous répondre.