Par Mamadou Sèye
Le Cadre commun du G20 n’est pas une simple opération technique. Il engage la souveraineté financière du Sénégal, sa capacité à financer son développement et les conditions de vie de ses populations. Avant de franchir ce pas, le pays devait-il réellement renoncer à toute autre trajectoire ?
La déclaration du Dr Abdourahmane Sarr, ancien ministre de l’Economie, du Plan et de la Coopération, vient jeter un pavé dans la mare. Au moment où le Président de la République confirme, sur France 24, le choix du Sénégal de recourir au Cadre commun du G20 pour le traitement de sa dette, une voix ayant participé aux discussions économiques du pouvoir conteste ouvertement le diagnostic qui fonde cette orientation.
Le débat mérite mieux que les communiqués rassurants, les explications technocratiques et les proclamations de victoire sur les marchés financiers. Il appelle un examen rigoureux des chiffres, des scénarios économiques et des responsabilités politiques.
Car une chose est de reconnaître l’existence d’une crise des finances publiques. Une autre est d’affirmer que cette crise ne peut être résolue sans une restructuration de la dette.
Une crise héritée, mais une responsabilité désormais nationale
Reprenons les faits, car ils constituent le point de départ incontournable de toute discussion sérieuse.
Le rapport de la Cour des comptes publié en février 2025 a révélé des écarts considérables entre les données budgétaires et d’endettement précédemment déclarées et la situation effectivement constatée pour la période 2019-2023. Le déficit budgétaire et le niveau de la dette ont été réévalués à la hausse, révélant une situation financière nettement plus dégradée que celle présentée aux partenaires et aux citoyens.
Ces chiffres ne sont pas une invention de l’actuel gouvernement. Ils résultent de la révision des comptes publics et de la mise au jour d’engagements jusque-là non déclarés. Ils expliquent en partie les difficultés de financement auxquelles le pays est aujourd’hui confronté.
Mais cette clarification appelle une distinction fondamentale. L’origine d’une dette, son niveau, sa capacité de remboursement et la stratégie choisie pour la traiter sont quatre questions différentes.
Que les finances publiques aient été gravement déséquilibrées ne démontre pas, à lui seul, que toutes les trajectoires de redressement autres que la restructuration soient impossibles.
Que les anciennes autorités aient dissimulé des engagements ne dispense pas davantage les nouvelles de justifier les décisions qu’elles prennent aujourd’hui.
La responsabilité de l’héritage ne saurait se confondre avec celle de la gestion présente. L’une porte sur la constitution des déséquilibres et leur dissimulation ; l’autre porte sur les solutions retenues pour en sortir.
C’est à partir de cette distinction que le débat doit être conduit.
Le Cadre commun du G20 : de quoi parle-t-on réellement ?
Le président Bassirou Diomaye Faye a confirmé le choix du Sénégal de recourir au Cadre commun du G20. Cette orientation a également été évoquée par la Directrice générale du FMI.
Le gouvernement sénégalais présente cependant sa démarche sous l’appellation de Plan de traitement de la dette du Sénégal. Il parle de gestion active, de reprofilage et de traitement des engagements, avec notamment l’exclusion annoncée de la dette libellée en francs CFA du périmètre envisagé.
Il faut donc éviter une confusion qui pourrait fausser tout le débat.
Le reprofilage consiste notamment à modifier les échéances ou les conditions de remboursement. La restructuration peut aller plus loin, en modifiant les conditions contractuelles de la dette, les taux, les maturités ou, dans certains cas, les montants dus. Le Cadre commun du G20 est, quant à lui, un mécanisme de coordination entre créanciers destiné à organiser un traitement de la dette des pays concernés.
L’expression « restructuration » ne signifie donc pas automatiquement annulation d’une partie de la dette. Et l’expression « reprofilage » ne garantit pas non plus que l’opération soit sans coût pour le pays.
La question décisive est celle du contenu exact de l’accord qui sera négocié.
Quels créanciers seront concernés ? Quelles catégories d’engagements seront exclues ? Quel sera le montant de l’allègement annuel du service de la dette ? Sur quelle durée ? À quel coût financier et institutionnel ? Et quelles obligations budgétaires accompagneront le traitement ?
Les éléments publics disponibles ne permettent pas de répondre complètement à toutes ces questions.
Or, un mécanisme aussi déterminant ne peut être expliqué aux Sénégalais par la seule promesse d’un retour à la soutenabilité.
Le gouvernement doit publier les hypothèses essentielles, les périmètres envisagés et les conséquences prévisibles des différentes options.
Le FMI a-t-il démontré qu’aucune autre voie n’était possible ?
C’est ici que la déclaration d’Abdourahmane Sarr prend toute sa portée.
L’ancien ministre ne nie ni les déséquilibres ni la nécessité d’un ajustement. Il conteste la conclusion selon laquelle la restauration de la soutenabilité nécessiterait le traitement des créanciers.
Le FMI a, de son côté, relevé des besoins de financement élevés, un accès plus difficile aux marchés internationaux et des risques importants pesant sur la trajectoire de la dette. Il a également estimé qu’une consolidation budgétaire supplémentaire serait nécessaire pour stabiliser la dette à moyen terme.
Il existe donc un diagnostic documenté de vulnérabilité financière. Ce diagnostic ne doit pas être balayé d’un revers de main.
Mais un diagnostic de vulnérabilité n’est pas encore une démonstration exhaustive de l’impossibilité de toute solution alternative.
Le FMI lui-même précise que ses analyses de soutenabilité ne doivent pas être interprétées de manière mécanique. Elles doivent tenir compte des caractéristiques propres à chaque pays, de sa structure d’endettement, de sa capacité d’action et des différentes trajectoires de stabilisation envisageables.
Voilà précisément ce qui doit être mis sur la table.
Quels résultats obtiendrait-on en maintenant une trajectoire de consolidation budgétaire ambitieuse, mais sans restructuration ? Quels seraient les besoins de financement annuels ? A quel rythme le ratio d’endettement pourrait-il diminuer ? Quelle part des recettes fiscales serait absorbée par les intérêts et les remboursements ? Et quelles hypothèses de croissance, de recettes pétrolières et gazières et de financement régional seraient nécessaires pour rendre cette trajectoire crédible ?
Ces questions ne sont pas accessoires. Elles sont au cœur de la décision.
Si le gouvernement et le FMI estiment que la restructuration est devenue incontournable, il leur appartient de montrer pourquoi les scénarios alternatifs ne permettraient pas de satisfaire les engagements financiers du pays sans imposer des ajustements économiques et sociaux disproportionnés.
A l’inverse, si une trajectoire sans restructuration est présentée comme réalisable, ses défenseurs doivent en établir la faisabilité chiffrée, le financement et les risques.
Le débat ne se résout ni par une affirmation d’autorité du FMI ni par une contestation politique de ses conclusions. Il exige une confrontation publique des scénarios.
Le Sénégal, cas test d’un cadre international en mutation
Un autre élément mérite une attention particulière. Il concerne le cadre d’analyse lui-même.
Le FMI et la Banque mondiale viennent d’approuver une réforme de leur cadre commun d’analyse de la soutenabilité de la dette des pays à faible revenu. Il s’agit d’une révision majeure destinée notamment à mieux prendre en compte la dette intérieure, les risques de long terme, les changements dans les modes de financement et les différences entre pays.
Nous sommes donc devant un paradoxe qu’il serait imprudent d’ignorer.
Au moment même où le Sénégal s’apprête à engager un traitement de sa dette, les institutions qui participent à l’établissement du diagnostic reconnaissent la nécessité de réviser les outils utilisés pour évaluer la soutenabilité des finances publiques des pays à faible revenu.
Cela ne signifie pas que la réforme rendrait automatiquement la dette sénégalaise soutenable. Elle ne permet pas davantage d’affirmer que l’ancien cadre aurait nécessairement conduit à un diagnostic erroné dans le cas du Sénégal.
Mais elle pose une question de méthode fondamentale : quelle version du cadre d’analyse a été utilisée pour déterminer la trajectoire de la dette sénégalaise, et dans quelle mesure ses particularités économiques et monétaires ont-elles été intégrées ?
Le Sénégal appartient à l’UEMOA. Il dispose d’une monnaie commune, d’un marché régional des titres publics, d’une banque centrale commune et d’une structure de financement qui ne se confond pas avec celle de tous les autres pays à faible revenu.
L’analyse ne peut donc se limiter à transposer un modèle général sur une économie particulière.
Il faut examiner les ressources disponibles, les recettes attendues des hydrocarbures, la structure des créanciers, les possibilités de financement régional, les contraintes monétaires et les perspectives de croissance hors hydrocarbures.
Et si le nouveau cadre d’analyse devait modifier sensiblement les évaluations de certains risques, une question se poserait : pourquoi ne pas publier une analyse de sensibilité intégrant ces évolutions avant de figer une stratégie dont les conséquences pourraient s’étendre sur plusieurs décennies ?
Le Sénégal ne doit pas devenir un simple dossier de laboratoire pour les institutions financières internationales. Son cas doit être étudié à partir de ses caractéristiques propres, sans pour autant faire abstraction des contraintes auxquelles il est effectivement soumis.
Ajuster les finances publiques sans sacrifier le développement
L’un des passages les plus importants de la déclaration de l’ancien ministre concerne l’alternative entre restructuration et austérité.
Abdourahmane Sarr affirme que le Sénégal n’est pas condamné à imposer une austérité généralisée à sa population. Il défend un ajustement accompagné d’une transformation systémique de la dépense publique, en particulier de l’investissement.
Cette distinction est essentielle.
La consolidation budgétaire ne se réduit pas à la diminution uniforme des dépenses. Elle peut passer par la réduction des dépenses inefficaces, la maîtrise des coûts de fonctionnement, la révision des subventions mal ciblées, l’amélioration du recouvrement fiscal et une sélection plus rigoureuse des investissements.
Mais il faut aussi rappeler que la compression des dépenses publiques n’est pas neutre. Lorsqu’elle touche les infrastructures, l’éducation, la santé, l’agriculture ou les investissements productifs, elle peut réduire la croissance future et, par conséquent, les recettes fiscales nécessaires au remboursement de la dette.
Le problème est donc moins de dépenser moins à tout prix que de dépenser autrement et de mieux financer les priorités nationales.
Le gouvernement a annoncé une réduction importante du déficit budgétaire entre 2024 et 2025. Cette évolution constitue un élément important de la trajectoire budgétaire. Mais elle ne suffit pas à déterminer si la stratégie retenue est la seule possible.
Il faut désormais examiner la qualité de l’ajustement, sa répartition et ses effets sur l’activité économique.
Quelles dépenses ont été réduites ? Quelles dépenses ont été préservées ? Quelle est la part des investissements publics effectivement productifs ? Quelle est celle des dépenses qui ne génèrent ni croissance durable ni recettes futures ?
Et surtout, quelle trajectoire permettrait de ramener le déficit à 3 % du PIB dès 2027, comme le rappelle Sarr, sans compromettre la reprise économique et les investissements essentiels ?
Cette proposition doit être confrontée aux projections de recettes, aux charges d’intérêts, aux échéances de remboursement et aux besoins sociaux. Elle mérite d’être chiffrée et comparée au scénario de traitement de la dette.
Le gouvernement ne peut se contenter d’invoquer l’impératif de soutenabilité. Il doit expliquer comment la soutenabilité sera obtenue, qui en supportera le coût et quelles capacités de développement seront préservées.
De même, les défenseurs d’une trajectoire sans restructuration doivent préciser les mesures concrètes qui permettraient de respecter les engagements financiers sans reporter indéfiniment les investissements nécessaires au développement.
La soutenabilité de la dette ne saurait être dissociée de la soutenabilité économique et sociale du pays.
La question du secteur privé : qui financera le développement ?
La déclaration de Sarr soulève enfin un problème plus ancien que la crise actuelle : le modèle de financement du développement sénégalais.
Depuis des décennies, l’Etat demeure le principal acteur de la réalisation des infrastructures et de nombreux investissements structurants. Les appels à la participation du secteur privé se succèdent, mais le financement public continue d’occuper une place centrale.
Le paradoxe est connu : un Etat fortement endetté doit continuer à investir pour créer les conditions de la croissance, mais l’endettement supplémentaire réduit sa capacité à financer les investissements futurs.
Il ne suffit donc pas d’inviter les investisseurs privés à prendre le relais. Encore faut-il créer les conditions économiques, juridiques et financières qui leur permettent de participer durablement au développement.
Quels secteurs peuvent être ouverts à des investissements privés sans abandonner les missions essentielles de l’Etat ? Quels mécanismes de partenariat public-privé sont soutenables ? Comment éviter que les engagements hors bilan, les garanties publiques et les contrats de long terme ne reconstituent demain une dette dissimulée sous d’autres formes ?
L’expérience récente impose une vigilance particulière sur ce dernier point.
Le financement privé n’est pas gratuit par nature. Il peut réduire les besoins immédiats d’emprunt public, mais il peut aussi créer des engagements futurs pour le budget, notamment lorsque l’Etat garantit les revenus ou la rentabilité des projets.
La transformation du modèle de développement doit donc être accompagnée d’une transparence intégrale sur les engagements publics, directs et indirects.
Le Sénégal a besoin d’un Etat stratège, d’un secteur privé productif et d’une gestion rigoureuse des ressources nationales. La question est de savoir comment organiser cette complémentarité sans que l’un se substitue systématiquement à l’autre.
Les questions auxquelles le gouvernement doit répondre
Au terme de cette analyse, plusieurs interrogations appellent des réponses publiques, précises et documentées.
– Quel est le périmètre exact de la dette qui fera l’objet du traitement annoncé ? Quelle part sera concernée par le Cadre commun du G20 et quelle part restera exclue, notamment la dette régionale en francs CFA ?
– Quel est le montant des économies annuelles attendues sur le service de la dette, et sur quelle durée ? Quel sera le coût éventuel de l’opération pour les finances publiques et pour les créanciers ?
– Existe-t-il une analyse chiffrée, publiée et contradictoire, comparant le scénario de traitement de la dette à un scénario de consolidation budgétaire sans restructuration ?
– Comment les projections intègrent-elles les recettes pétrolières et gazières, les perspectives de croissance hors hydrocarbures et les contraintes de financement propres à l’UEMOA ?
– Quelles garanties le gouvernement peut-il apporter sur la protection des dépenses sociales, des investissements productifs et des populations les plus vulnérables ?
– Enfin, quel contrôle le Parlement exercera-t-il sur les engagements pris au nom de la République et sur les éventuelles conséquences de ces accords pour les futurs budgets de l’Etat ?
Ces interrogations ne remettent pas en cause la nécessité de restaurer l’équilibre des finances publiques. Elles procèdent au contraire d’une exigence élémentaire de responsabilité dans la gestion des deniers publics.
Le choix d’un traitement de la dette engage bien davantage que l’exercice budgétaire en cours. Il engage la capacité de financement du pays, ses relations avec les créanciers et les marges de manœuvre des gouvernements qui se succéderont.
La transparence sur les hypothèses et les engagements est donc une condition de la responsabilité démocratique.
Le Sénégal doit changer de trajectoire
Le débat ouvert par Abdourahmane Sarr ne peut être réduit à une querelle entre techniciens, pas plus qu’il ne saurait être enfermé dans une opposition entre partisans et adversaires du gouvernement.
Il porte sur une question qui concerne tous les Sénégalais : comment sortir durablement de l’endettement sans compromettre les conditions du développement ?
La situation héritée est grave. Les chiffres révisés, les difficultés de financement et le poids du service de la dette sont des réalités que nul ne peut sérieusement ignorer.
Mais les choix qui engagent l’avenir ne peuvent être soustraits à l’examen public au seul motif qu’ils seraient dictés par les marchés ou par les exigences des institutions financières internationales.
La restructuration n’est pas une fin en soi. Le retour à la soutenabilité non plus, si celui-ci devait se traduire par une économie durablement incapable d’investir, de créer des emplois et de répondre aux besoins fondamentaux de sa population.
Il appartient aux autorités de démontrer que la stratégie retenue permet de concilier le respect des engagements financiers, la stabilité macroéconomique et les exigences du développement national.
Il appartient également aux économistes qui contestent cette stratégie de présenter des trajectoires alternatives suffisamment documentées pour permettre une comparaison sérieuse.
Le Sénégal ne peut pas se contenter de changer les conditions de remboursement de sa dette sans interroger les mécanismes qui l’ont conduit à cette situation.
Changer de trajectoire, c’est d’abord rompre avec un modèle dans lequel l’endettement public devient le substitut permanent à une transformation de l’économie et de la dépense publique.
C’est faire de chaque franc investi un levier de production, d’emploi et de recettes futures. C’est construire une relation plus équilibrée entre l’Etat, les investisseurs privés et les institutions financières internationales. C’est enfin garantir que les choix de financement du présent ne confisquent pas les possibilités de développement des générations futures.
Le débat est ouvert. Il ne doit être ni escamoté ni tranché par des formules.
Le peuple sénégalais a le droit de connaître les scénarios étudiés, les risques assumés et les conséquences prévisibles des décisions prises en son nom.
Et les autorités ont le devoir de leur en rendre compte.