New York : quand Diomaye Faye réécrit l’histoire récente du Sénégal

Par Mamadou Sèye

Il y a des interviews qui répondent à des questions. Et puis il y a celles qui, à force de vouloir expliquer le présent, finissent par convoquer tout le passé politique d’un pays.

L’entretien accordé hier à New York par le Président Bassirou Diomaye Faye à RFI et France 24 appartient incontestablement à la seconde catégorie.

Sur Macky Sall, sur la dette, sur Ousmane Sonko, sur la possibilité d’une dissolution de l’Assemblée nationale, le chef de l’Etat a livré des réponses qui méritent mieux qu’une lecture superficielle. Elles méritent d’être confrontées aux faits, à l’histoire récente et surtout à la réalité politique qui a conduit Bassirou Diomaye Faye au palais de la République.

Car, à écouter certaines réponses du Président, on pourrait presque croire que les douze dernières années de la vie politique sénégalaise ont été effacées d’un trait de plume.

Commençons par Macky Sall.

Le Président de la République assume désormais sans ambiguïté son soutien à la candidature de son prédécesseur au poste de secrétaire général des Nations unies. Il va même plus loin : il estime que les chances de Macky Sall sont réelles et présente son expérience, notamment face aux difficultés liées à la dette, comme pouvant constituer un atout dans la défense des intérêts du Sud global.

Pourquoi pas ?

Un Président de la République a le droit de considérer qu’un ancien Président sénégalais peut porter la voix du continent africain au plus haut niveau des Nations unies. Il a le droit de faire de la diplomatie et de défendre une candidature qu’il estime utile au Sénégal et à l’Afrique.

Mais il y a un problème.

La mémoire politique d’un pays ne disparaît pas parce que l’on franchit l’Atlantique.

Et cette mémoire, Bassirou Diomaye Faye la connaît mieux que personne.

Il n’est pas arrivé au pouvoir dans une alternance ordinaire. Il est arrivé au pouvoir dans le prolongement d’une immense rupture politique, après des années de confrontation entre le pouvoir de Macky Sall et le camp d’Ousmane Sonko.

Il est arrivé au pouvoir alors que le Sénégal sortait d’une séquence de violences, de morts, de détentions et de tensions politiques considérables.

Il est arrivé au pouvoir avec un discours de rupture.

Et il est arrivé au pouvoir parce qu’un homme empêché de concourir à l’élection présidentielle avait porté son choix sur lui.

Cet homme s’appelait Ousmane Sonko.

C’est ici que l’entretien de New York devient beaucoup plus troublant.

Car Bassirou Diomaye Faye explique aujourd’hui qu’il avait choisi Ousmane Sonko comme Premier ministre dans l’exercice de ses prérogatives constitutionnelles, avant de s’en séparer en raison de divergences persistantes et d’une rupture de confiance.

Juridiquement, le Président dispose de prérogatives constitutionnelles. Personne ne le conteste.

Mais la politique ne se résume pas au texte de la Constitution.

Ousmane Sonko n’était pas un Premier ministre comme les autres.

Il n’était pas sorti de nulle part.

Il n’était pas une personnalité politique quelconque que le Président aurait découverte dans le vivier des compétences nationales.

Il était le leader autour duquel s’était structurée la contestation du régime précédent. Il était le porteur du projet politique qui avait nourri l’alternance. Et lorsque sa candidature présidentielle fut empêchée, c’est précisément Bassirou Diomaye Faye qui fut porté comme candidat de substitution.

Lui-même expliquait, quelques jours avant l’élection présidentielle de 2024, qu’il était un « candidat de substitution ». Il précisait également qu’Ousmane Sonko était le porteur du projet politique.

Ce n’est donc pas faire injure à la Constitution que de rappeler une réalité politique élémentaire : sans Ousmane Sonko, l’histoire politique de Bassirou Diomaye Faye ne se serait pas écrite de la même manière.

On peut discuter à l’infini du mérite de chacun. On peut débattre des responsabilités de chacun. On peut constater aujourd’hui leur rupture.

Mais on ne peut pas réécrire rétrospectivement la genèse de cette alternance.

Et les Sénégalais ont une mémoire.

Elle est même électorale.

Quelques mois après la présidentielle, Ousmane Sonko a conduit la liste de PASTEF aux élections législatives du 17 novembre 2024. Résultat : 1 991 770 voix, 54,97 % des suffrages et 130 députés sur 165.

Cent trente députés sur cent soixante-cinq !

Il faut mesurer ce que représente ce chiffre dans une démocratie parlementaire.

Voilà pourquoi la question Sonko ne peut pas être réduite à celle d’un ancien Premier ministre remercié par un Président de la République.

On peut juridiquement dire : le Président nomme le Premier ministre et peut mettre fin à ses fonctions.

Mais politiquement, peut-on faire comme si le Premier ministre en question n’était pas le chef de la principale force politique de la majorité, celui dont la liste venait de recueillir près de 55 % des suffrages et 130 sièges ?

La question mérite d’être posée.

Et elle devient encore plus singulière lorsque celui qui vient d’être démis de ses fonctions de Premier ministre devient, quelques jours plus tard, président de l’Assemblée nationale.

Le hasard institutionnel a parfois de curieuses façons de rappeler la réalité politique.

Sonko n’est donc pas simplement sorti du gouvernement.

Il a changé de maison institutionnelle.

De la Primature, il est passé au perchoir.

Et avec lui, ce sont les 130 députés de PASTEF qui demeurent une donnée incontournable de la vie politique nationale.

Voilà pourquoi la présentation de Sonko comme un Premier ministre auquel le président aurait simplement retiré sa confiance appelle nécessairement une mise en perspective.

Mais revenons à la dette.

C’est probablement sur ce terrain que l’entretien de New York offre la contradiction la plus spectaculaire.

Bassirou Diomaye Faye présente Macky Sall comme quelqu’un qui a lui-même « subi les affres de la dette » et qui serait, de ce fait, particulièrement bien placé pour défendre une réforme de l’architecture financière internationale.

L’argument mérite d’être entendu.

Mais il pose une question simple.

De quelle dette parle-t-on ?

Parce que depuis l’alternance de 2024, la question de la dette publique sénégalaise a été au cœur du débat national. Les nouvelles autorités ont mis en avant des écarts importants entre les chiffres précédemment communiqués et ceux ressortant des travaux ultérieurs sur les finances publiques.

Le camp de Macky Sall conteste évidemment cette lecture et défend son bilan financier.

Nous n’avons pas besoin ici de trancher à la place des institutions compétentes.

Mais il faut constater une chose : la dette qui était devenue l’un des arguments majeurs de la rupture politique ne peut pas soudainement devenir, sans explication, le diplôme qui qualifierait celui qui a gouverné pendant douze ans pour diriger les Nations unies.

C’est précisément cette transition qui mérite explication.

Si Macky Sall a été victime des « affres de la dette », comme le dit aujourd’hui Diomaye Faye, alors il faut nous expliquer pourquoi la question de la dette a occupé une place aussi centrale dans le récit de la rupture depuis 2024.

Et si, à l’inverse, le bilan financier de Macky Sall doit être apprécié avec davantage de nuances que ne le laissait entendre le discours politique de l’après-2024, alors il faut aussi avoir le courage de le dire clairement aux Sénégalais.

La vérité ne devrait pas changer de couleur selon que l’on se trouve à Dakar ou à New York.

Voilà le véritable sujet.

Ce n’est pas Macky Sall qui nous intéresse ici.

Ce n’est pas davantage Ousmane Sonko en tant que personne.

C’est la cohérence du discours politique.

Un pouvoir peut changer d’avis. Il peut réévaluer le bilan de ses prédécesseurs. Il peut rechercher des compromis diplomatiques. Il peut même se rapprocher de ceux contre lesquels il s’était construit.

Mais lorsqu’il le fait, il doit pouvoir expliquer à ceux qui l’ont porté au pouvoir pourquoi ce qui était hier présenté comme une rupture devient aujourd’hui une continuité acceptable.

C’est une exigence élémentaire de la démocratie.

Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez paradoxal dans cette situation.

Le Président qui soutient aujourd’hui Macky Sall devant la communauté internationale est celui qui a été élu sur une promesse de rupture avec le système politique dont Macky Sall était devenu l’incarnation.

Le Président qui explique aujourd’hui que Sonko n’était finalement qu’un Premier ministre choisi dans le cadre de ses prérogatives constitutionnelles est celui qui doit son accession au pouvoir à une séquence politique dans laquelle Sonko occupait une place centrale.

Et le Président qui explique aujourd’hui que Macky Sall pourrait mettre son expérience de la dette au service de l’Afrique est celui qui dirige un pays dont la situation financière a précisément été au cœur du discours de rupture avec l’ancien régime.

Trois séquences. Trois contradictions apparentes. Une seule interview.

Il ne faut pourtant pas tomber dans le piège facile qui consisterait à demander au Président de rester prisonnier de ses combats d’hier.

Une démocratie adulte ne fonctionne pas ainsi.

Un Président n’est pas un opposant éternel.

Une fois élu, il devient Président de tous les Sénégalais. Il doit défendre les intérêts de l’Etat, y compris lorsque ces intérêts commandent des discussions avec des adversaires d’hier.

Mais la fonction présidentielle impose une autre obligation : la cohérence du récit adressé au peuple.

On peut faire de la diplomatie sans faire disparaître l’histoire.

On peut soutenir Macky Sall sans demander aux familles des victimes d’oublier leurs revendications.

On peut reconnaître les prérogatives constitutionnelles du Président sans faire disparaître la réalité politique de l’accession au pouvoir.

On peut revoir son appréciation de la dette sans demander aux Sénégalais de considérer comme inexistantes les controverses qui ont entouré les finances publiques.

Et surtout, on peut rompre politiquement avec Sonko sans réécrire l’histoire de leur compagnonnage.

Car l’histoire, justement, ne se réécrit pas.

Elle se raconte.

Et elle finit toujours par rattraper ceux qui veulent la contourner.

Bassirou Diomaye Faye est aujourd’hui Président de la République. Il dispose des prérogatives attachées à cette fonction. Il conduit la diplomatie du Sénégal. Il nomme le Premier ministre. Il peut soutenir la candidature de Macky Sall. Il peut envisager une dissolution de l’Assemblée nationale.

Tout cela relève du fonctionnement normal des institutions.

Mais la légitimité institutionnelle ne dispense jamais de la légitimité politique.

Et celle-ci se nourrit de mémoire, de cohérence et de vérité.

Les Sénégalais qui ont voté pour Diomaye en 2024 n’ont pas seulement voté pour un homme. Ils ont voté dans un contexte précis, avec une histoire précise, un discours précis et une promesse précise.

C’est pourquoi les images de New York ont pu surprendre, voire choquer.

Macron, Macky Sall et Diomaye Faye réunis.

L’ancien Président et le nouveau Président.

L’ancien système et celui qui avait promis la rupture.

Une photographie peut n’être qu’une photographie.

Mais parfois, une photographie pose des questions que vingt minutes d’interview ne suffisent pas à dissiper.

Et c’est peut-être là le paradoxe de cette journée new-yorkaise.

A vouloir expliquer son présent, Diomaye Faye a rouvert toutes les questions de son passé politique.

A lui maintenant de convaincre les Sénégalais que ce qui apparaît comme une contradiction n’est pas une renonciation.

Le peuple, lui, saura faire la différence.

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