Dialogue national : un véritable camouflet pour le Président

Par Mamadou Sèye

Le malaise autour des “consultations nationales” vient de franchir un nouveau palier politique. Après l’APR, c’est désormais le FDR — qui regroupe une large partie des forces de l’opposition — qui annonce ne pas se sentir concerné par le dialogue initié par le chef de l’Etat.

Et cette fois, il devient difficile de minimiser la portée politique de la situation.

Car lorsqu’un dialogue national est boycotté à la fois par la principale force de l’opposition représentée au Parlement et par une plateforme fédérant plusieurs composantes majeures de l’opposition, le problème cesse d’être procédural. Cela devient un véritable problème de crédibilité politique.

C’est pourquoi ce qui se déroule actuellement ressemble de plus en plus à un véritable camouflet pour le Président.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que le chef de l’Etat dispose déjà de tous les instruments nécessaires pour gouverner : une victoire dès le premier tour, une forte légitimité populaire et une majorité écrasante à l’Assemblée nationale. Aucun blocage institutionnel ne justifiait donc l’ouverture précipitée d’une nouvelle séquence de consultations aux contours flous.

Mais ce qui trouble le plus aujourd’hui une partie de l’opinion, c’est une autre impression, plus politique encore : ce dialogue ne donne pas le sentiment d’être porté par tout le pouvoir, mais davantage par le Président lui-même.

Et c’est précisément là que le malaise devient profond.

Depuis l’alternance, beaucoup de Sénégalais ont le sentiment que la dynamique populaire ayant porté le pouvoir reposait avant tout sur le “Projet”, sur la force militante de PASTEF et sur le leadership politique de Ousmane Sonko. Or, les séquences récentes semblent révéler une volonté du Président Bassirou Diomaye Faye de construire progressivement une trajectoire plus personnelle, distincte de cette matrice politique originelle.

C’est cette lecture qui nourrit aujourd’hui beaucoup d’interrogations.

Les consultations actuelles apparaissent alors moins comme une nécessité institutionnelle que comme une tentative de recomposition politique personnelle. Comme si le Président cherchait laborieusement à tracer sa propre voie, à construire ses propres relais et à installer une centralité politique autonome en dehors du socle militant initial.

Or, les difficultés rencontrées jusqu’ici rendent cette entreprise particulièrement délicate.

Les mobilisations récentes ont parfois révélé une froideur inattendue. Certaines initiatives politiques n’ont pas produit l’élan espéré. Et pendant ce temps, le noyau militant qui avait porté l’alternance continue d’identifier le cœur du pouvoir politique ailleurs.

Dans ce contexte, les consultations annoncées donnent parfois l’impression d’une recherche de nouveaux équilibres politiques plus que d’un véritable dialogue national.

Le dernier communiqué du Conseil des ministres a d’ailleurs renforcé cette perplexité générale. On y annonce des rencontres avec d’anciens Premiers ministres, d’anciens ministres des finances et d’anciens responsables de la sécurité intérieure.

Et là, la contradiction devient saisissante.

Ainsi donc, un pouvoir élu sur la promesse d’une rupture avec “l’ancien système” entreprend aujourd’hui de consulter précisément les figures associées à ce système.

Des anciens ministres des Finances, alors même que le régime affirme avoir découvert une dette cachée et des pratiques opaques dans la gestion publique.

Des anciens responsables de la sécurité intérieure, dans un pays encore marqué par une répression sanglante.

Pendant ce temps, les principales forces de l’opposition refusent elles-mêmes de participer au processus.

On aboutit alors à une situation presque irréelle : un dialogue sans opposition majeure, sans termes de référence clairs et sans véritable demande populaire.

Car au fond, le peuple sénégalais avait déjà dialogué avec le pouvoir le jour de l’élection présidentielle. Et il l’avait fait de la manière la plus claire possible : par un vote massif.

Dans toute démocratie, une présidentielle suivie d’une majorité parlementaire constitue déjà la plus grande des consultations nationales. Une fois cette légitimité acquise, gouverner consiste normalement à appliquer le programme validé par les citoyens.

C’est peut-être cela qui dérange aujourd’hui une partie croissante de l’opinion : l’impression diffuse d’un pouvoir qui cherche encore sa ligne politique alors qu’il possède déjà tous les instruments pour gouverner pleinement.

Et le boycott successif de l’APR puis du FDR vient brutalement rappeler une réalité simple : un dialogue national sans les principaux acteurs politiques risque surtout de devenir un dialogue du pouvoir avec lui-même.

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