Le silence de Sonko, le désarroi de ses adversaires

Par Mamadou Sèye

Quand l’exécutif peine à imposer son récit, le leader de PASTEF déplace le centre de gravité de la vie politique sans avoir besoin de monter au front. Ses contradicteurs s’agitent, mais leur cible refuse désormais de leur fournir la matière de leurs offensives.

La situation du pays est délétère. Le malaise économique et social persiste, les attentes populaires restent considérables et le pouvoir exécutif peine à construire un récit politique suffisamment mobilisateur pour reprendre l’initiative. Les décisions du Conseil constitutionnel elles-mêmes semblent accueillies dans une indifférence qui en dit long sur l’état de l’opinion et sur la difficulté des institutions à retenir durablement l’attention des Sénégalais.

Dans ce paysage, un phénomène mérite d’être observé de près : la vie politique nationale se polarise de plus en plus autour de l’Assemblée nationale, notamment à travers les commissions d’enquête parlementaires. Les débats, les soupçons, les demandes d’explications et les affrontements autour de la reddition des comptes occupent l’espace public. Le Parlement devient le principal théâtre de la confrontation politique, pendant que l’exécutif peine à imposer ses propres priorités dans le débat national.

Mais voilà que survient un paradoxe. Au moment où ses adversaires semblent vouloir faire de chaque séquence parlementaire un affrontement avec Ousmane Sonko, le leader de PASTEF adopte une posture à laquelle ils ne paraissent pas s’être préparés : le silence.

Sonko ne parle pas, et ce silence parle pour lui.

L’ancien Premier ministre, désormais président de l’Assemblée nationale, n’a pas besoin de répondre à toutes les provocations, de commenter chaque polémique ou de s’engager dans chaque bataille verbale. En refusant de nourrir systématiquement la controverse, il prive ses contradicteurs d’une ressource essentielle : la matière première de leurs attaques.

La mécanique est connue. Une déclaration de Sonko provoque une réaction, qui entraîne une contre-réaction, puis une nouvelle sortie, jusqu’à ce que la polémique devienne l’événement lui-même. Les adversaires du leader de PASTEF disposent alors d’une phrase à isoler, d’une formule à déformer, d’une contradiction réelle ou supposée à exploiter. Les plateaux de télévision s’animent, les réseaux sociaux s’enflamment et chacun peut prétendre avoir marqué un point.

Mais que se passe-t-il lorsque celui que l’on veut combattre refuse d’entrer dans ce jeu ?

Les contradicteurs se retrouvent face à une difficulté inattendue. Ils peuvent continuer à parler de Sonko, à interpréter ses intentions, à spéculer sur ses calculs et à lui prêter des arrière-pensées. Mais ils ne disposent plus nécessairement de déclarations nouvelles auxquelles accrocher leurs offensives. Ils sont contraints de produire eux-mêmes le spectacle dont ils espéraient faire le procès à leur adversaire.

C’est là que le silence devient politiquement décisif. Il ne signifie pas forcément un renoncement, pas plus qu’il ne prouve, à lui seul, l’existence d’une stratégie savamment élaborée. Mais dans la configuration actuelle, il peut constituer un avantage considérable : celui de laisser les autres occuper l’espace médiatique pendant que l’on préserve sa liberté de mouvement.

Car le plus important se joue peut-être ailleurs.

Pendant que les adversaires de Sonko cherchent à interpréter son mutisme, PASTEF poursuit son déploiement sur le terrain. La vente des cartes du parti mobilise les militants et les structures, au Sénégal comme dans la diaspora. Cette opération, qui pourrait paraître routinière dans la vie d’une formation politique, prend une tout autre signification lorsqu’elle se déroule dans un contexte de compétition interne, de recomposition des alliances et de questionnement sur l’avenir du pouvoir.

D’un côté, la polémique ; de l’autre, l’organisation. D’un côté, la recherche de la petite phrase ; de l’autre, la consolidation d’un appareil politique.

Il serait imprudent de confondre la vente des cartes avec une mesure automatique de popularité. Le nombre de cartes effectivement vendues, l’élargissement du nombre d’adhérents et la capacité de mobilisation réelle restent les indicateurs qui permettraient d’en apprécier la portée. Mais l’orientation est politiquement significative : un parti qui travaille à renouveler ses adhésions et à mobiliser ses réseaux ne se contente pas de commenter l’actualité. Il prépare aussi les prochaines échéances.

La diaspora, en particulier, constitue un espace stratégique. Elle représente une réserve de militants, de relais d’opinion et de ressources politiques qu’aucune formation ambitieuse ne peut négliger. En y poursuivant son implantation tout en renforçant ses structures nationales, PASTEF peut entretenir sa dynamique militante sans dépendre exclusivement des déclarations de son leader.

Voilà le véritable embarras de ses adversaires : ils peuvent espérer une faute de communication, une phrase malheureuse ou une réaction excessive. Ils peuvent chercher à ramener Sonko sur le terrain de la confrontation permanente. Mais si celui-ci choisit de ne pas répondre, leur capacité à dicter le rythme de la séquence politique s’en trouve réduite.

Le silence ne neutralise pas les questions de fond. Il ne fait disparaître ni les difficultés économiques, ni les interrogations sur la gouvernance, ni les tensions qui traversent le pouvoir. Il ne dispense pas davantage Sonko et PASTEF de rendre compte de leurs actes et de leurs responsabilités. Mais il modifie les conditions de la confrontation : celui qui refuse de répondre à toutes les sollicitations oblige ses adversaires à se battre sur un terrain qu’ils ne maîtrisent pas nécessairement.

Et c’est précisément là que le paradoxe sénégalais devient intéressant. L’exécutif peine à imposer un récit mobilisateur, l’opinion paraît peu réceptive à certaines séquences institutionnelles et le débat public se concentre sur les commissions d’enquête parlementaires. Dans le même temps, Sonko n’a pas besoin d’intervenir à chaque instant pour demeurer au centre des préoccupations de ses adversaires.

Son absence de parole devient elle-même un sujet politique. Chacun cherche à expliquer ce qu’il ne dit pas, à deviner ce qu’il prépare et à interpréter ce qu’il entend faire de cette nouvelle posture. Il est difficile d’imaginer meilleure démonstration de la place qu’il continue d’occuper dans le jeu politique national.

Reste une question : ce silence est-il une simple parenthèse ou le début d’une nouvelle manière d’exercer son influence ? Il est trop tôt pour trancher. Mais une chose est déjà observable : dans une période où les prises de parole se multiplient sans toujours produire de résultats politiques tangibles, le refus de parler peut devenir un acte politique à part entière.

Sonko n’a pas besoin de répondre à tout pour rester au centre du jeu. Et plus ses adversaires s’épuisent à commenter son silence, plus ils risquent de lui abandonner l’initiative qu’ils prétendent lui disputer.

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