Mamadou Sèye
Ce qui s’est déroulé à Bissau n’a rien d’un éclair militaire incontrôlé. C’est une manœuvre politique longuement mûrie, exécutée avec une froideur qui force moins l’admiration que l’indignation. Umaro Sissoco Embaló n’a pas subi un coup d’Etat : il l’a parfaitement orchestré, profitant d’un moment d’incertitude institutionnelle pour renverser la volonté populaire et se maintenir dans le jeu. Les Bissau-Guinéens le savent : Mballo était en train de perdre les élections, et le seul moyen pour éviter la débâcle était de tordre la Constitution, d’écarter les contre-pouvoirs et de se présenter, une fois encore, comme la victime d’une conspiration militaire.
Le summum de la farce réside dans la nomination du directeur de campagne et ancien ministre des finances de Mballo comme Premier ministre. Quand un prétendu putsch débouche sur la promotion d’un homme ligoté au destin politique du président contesté, l’illusion s’effondre d’elle-même. On ne parle plus ici d’un incident sécuritaire, mais d’un vrai coup d’Etat constitutionnel, maquillé en crise institutionnelle, emballé dans un narratif de stabilité faussement menacée.
La CEDEAO, quant à elle, continue de décevoir avec une constance remarquable. Alors que tout observateur sérieux identifie la manœuvre, l’organisation régionale, fidèle à ses habitudes, va encore parler de « rétablissement de l’ordre constitutionnel » et s’aveugler volontairement devant les violations manifestes de cet ordre. Depuis des années, cette institution fonctionne comme un syndicat des chefs d’Etat, prompt à protéger les régimes en difficulté, lent à défendre les peuples, et complètement incapable d’impartialité lorsqu’un Président en exercice bafoue les règles.
Son silence assourdissant sur le caractère frauduleux de cette crise est une honte pour l’Afrique. Il est même sidérant de constater à quel point la CEDEAO cherche encore à réhabiliter un dirigeant qui vient d’organiser l’un des renversements institutionnels les plus grossiers de la sous-région.
Dans ce contexte, la position du Sénégal interroge profondément. Accueillir Mballo à Dakar, dans ces conditions, n’est pas une simple décision diplomatique : c’est une erreur stratégique majeure, un précédent dangereux et un signal inquiétant. En offrant un asile politique à un dirigeant impliqué dans une manipulation anticonstitutionnelle, le Sénégal prend le risque de s’aligner sur une logique de complaisance, de s’exposer à une crise diplomatique régionale, et pire encore, de s’associer malgré lui à une mascarade politique dont les rebondissements peuvent être dévastateurs.
Ce choix met en péril l’image d’un pays historiquement réputé pour sa constance démocratique, son attachement au droit et sa distance vis-à-vis des dérives autoritaires de la région. L’hospitalité sénégalaise, dans ce cas précis, se transforme en caution politique involontaire, et le peuple sénégalais a parfaitement le droit de s’interroger : pourquoi devrions-nous prendre sur nos épaules les conséquences d’un désordre que nous n’avons ni créé, ni encouragé ?
Au-delà de Dakar, cette situation confirme ce que dénoncent depuis des mois les Etats de l’Alliance des Etats du Sahel — Mali, Burkina Faso et Niger. Ils accusent la CEDEAO d’être un club fermé, un appareil de protection des dirigeants en difficulté, plutôt qu’une institution véritablement dédiée à la justice, à la démocratie et à la souveraineté des peuples. En agissant ainsi, la CEDEAO leur donne tristement raison. Elle renforce l’idée qu’elle n’est plus en phase avec les réalités politiques et sociales de la région, qu’elle ne comprend plus ses propres citoyens et qu’elle se cramponne à une lecture dépassée de la gouvernance ouest-africaine. L’attitude de l’organisation dans la crise bissau-guinéenne constitue un argument supplémentaire pour ceux qui réclament une refondation profonde, voire un dépassement pur et simple du cadre actuel.
Cette crise n’est pas qu’un épisode isolé. Elle révèle les fractures profondes de la sous-région : institutions fragiles, pratiques politiques archaïques, complaisance internationale et contradictions criantes entre la volonté populaire et la volonté des élites. La Guinée-Bissau, en cela, n’est que le miroir extrême d’une réalité plus large, mais le Sénégal, en se plaçant au cœur de cette équation, prend un risque qu’aucun calcul politique ne justifie.
Ce qui se joue aujourd’hui, au-delà des individus, c’est la crédibilité même de l’Afrique de l’Ouest, sa capacité à défendre ses principes, et son refus de normaliser les coups de force maquillés en crises institutionnelles. La crise de Bissau montre, une fois de plus, que la sous-région avance dangereusement sur une ligne de crête, où les intérêts des dirigeants écrasent trop souvent les aspirations légitimes des peuples.