L29, L30 et la fin d’un fantasme politique : l’opposition face à l’inéluctable candidature de Sonko

La promulgation des lois L29 et L30 marque bien plus qu’une simple étape juridique. Elle referme brutalement un cycle politique commencé depuis plusieurs années : celui des tentatives répétées visant à écarter Ousmane Sonko du jeu démocratique sénégalais. Désormais, une réalité s’impose avec une force presque irréversible : la question de l’éligibilité de Sonko appartient pratiquement au passé politique.

Et c’est précisément ce qui provoque aujourd’hui un immense désarroi dans une partie de l’opposition sénégalaise. Depuis des années, certains segments de cette opposition ont construit toute leur stratégie non pas autour d’un projet alternatif crédible ou d’une offre politique capable de séduire les Sénégalais, mais autour d’une seule obsession : empêcher Sonko de participer aux élections, particulièrement à la prochaine présidentielle. Tout le reste était secondaire.

Cette opposition-là n’a jamais véritablement travaillé à conquérir le peuple ; elle a surtout espéré des mécanismes administratifs, judiciaires ou institutionnels susceptibles d’éliminer un adversaire devenu trop populaire pour être battu aisément dans les urnes. Et c’est là que réside aujourd’hui son drame. Car lorsqu’on construit toute sa stratégie sur l’exclusion d’un homme plutôt que sur l’adhésion populaire, le jour où cet homme redevient juridiquement et politiquement incontournable, tout l’édifice s’effondre d’un seul coup.

Pendant longtemps, certains ont entretenu l’idée qu’un scénario d’élimination administrative de Sonko restait possible. Beaucoup comptaient même discrètement sur Bassirou Diomaye Faye pour maintenir cette hypothèse vivante. Ils espéraient qu’une rupture entre Diomaye et Sonko déboucherait finalement sur une marginalisation institutionnelle du leader de PASTEF. Mais cette lecture révélait surtout une profonde méconnaissance du rapport réel entre le peuple sénégalais et Ousmane Sonko.

Car au-delà des divergences, des tensions ou des calculs internes au pouvoir, une chose demeure constante : une immense partie du peuple sénégalais considère que Sonko a déjà payé un prix politique et personnel extrêmement lourd. Beaucoup estiment que les épisodes judiciaires, les tensions et les violences passées appartiennent désormais à une séquence que le pays ne souhaite plus revivre. Le Sénégal sort d’années de fortes turbulences, de morts, d’emprisonnements, de fractures profondes et de traumatismes collectifs. Dans l’esprit de nombreux citoyens, toute tentative de réinstaller artificiellement un climat d’exclusion politique autour de Sonko ferait immédiatement ressurgir les vieux démons de la crise nationale.

C’est pourquoi la promulgation des lois L29 et L30 possède une portée psychologique immense : elle signifie, dans l’esprit de beaucoup, que l’on tourne enfin la page de la politique de l’empêchement. Désormais, la bataille doit se faire dans les urnes, devant le peuple, et non dans les labyrinthes administratifs ou les interprétations opportunistes du droit.

Et c’est exactement cela qui désoriente une opposition devenue extraordinairement paresseuse intellectuellement. Depuis plusieurs années, une partie de cette opposition s’était habituée à une forme de confort stratégique : attendre que l’Etat règle le “problème Sonko”. Elle n’avait plus besoin d’imaginer un grand projet national, ni de reconstruire une base populaire solide, ni même de renouveler son leadership. Toute son énergie était absorbée par une attente passive : celle d’une exclusion. Or aujourd’hui, cette stratégie s’effondre brutalement. Sonko redevient un acteur pleinement central du jeu politique. Et soudain, il faut refaire de la politique réelle : convaincre, mobiliser, proposer, débattre, séduire un électorat. Bref, faire exactement ce que certains avaient cessé de faire depuis longtemps.

La vérité est que beaucoup d’adversaires de Sonko étaient devenus psychologiquement dépendants de son éventuelle disqualification. Ils avaient bâti leur propre survie politique sur cette hypothèse. Sa réhabilitation progressive les laisse aujourd’hui sans colonne vertébrale stratégique, d’où cette impression de désorganisation totale qui traverse certains secteurs de l’opposition.

Pendant ce temps, le peuple sénégalais semble envoyer un message beaucoup plus simple : que chacun participe librement et que les citoyens tranchent démocratiquement. C’est ici que la célèbre pensée de Mao Zedong retrouve toute sa pertinence : « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent. » Autrement dit, que toutes les idées s’expriment et que toutes les forces politiques s’affrontent librement dans le débat démocratique.

Car une société forte n’a pas peur de la confrontation politique ouverte. Elle ne cherche pas à éliminer artificiellement les courants adverses ; elle organise leur compétition. Or c’est précisément ce que réclame aujourd’hui une grande partie des Sénégalais : une compétition politique normale, ouverte, apaisée et démocratique. Le pays a compris quelque chose d’essentiel : lorsqu’on tente durablement de neutraliser un leader bénéficiant d’une forte légitimité populaire, on ne supprime pas le problème politique ; on le radicalise.

L’histoire récente du Sénégal l’a démontré avec une brutalité que personne n’a oubliée. C’est pourquoi beaucoup considèrent désormais qu’il vaut mieux laisser Sonko participer librement au jeu démocratique plutôt que de recréer artificiellement des tensions dont personne ne maîtrise réellement les conséquences.

En réalité, les lois L29 et L30 ne changent pas seulement un statut juridique. Elles modifient profondément le paysage psychologique et stratégique de la vie politique sénégalaise. Elles obligent chacun à revenir à l’essentiel : le peuple, les idées, les programmes et les urnes. Et cela, pour une partie de l’opposition, est peut-être finalement le défi le plus difficile.

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